Fractures françaises
L'ouvrage date de septembre 2010 mais il est à ce point actuel que je le pensais plus récent (il est vrai que l'auteur, le géographe Christophe Guilluy a fait très récemment l'objet d'interviews dans différents quotidiens).
Parfois aride, riche en statistiques mais très souvent cinglant, l'ouvrage ne démontre pas moins que les élites ( "bobos" à gauche, libéraux à droite), chantres de la mondialisation heureuse se sont, d'une part plus focalisées sur les banlieues et le fait urbain que sur le monde rural (mais le monde rural "chimiquement pur " existe-t-il encore ? ) et le périurbain, et d'autre part, ont absolument oublié les classes populaires en se centrant chacun sur leur clientèle: fonctionnaires à gauche, retraités et possédants à droite.
On rétorquera que l'ouvrage sent bon la lutte des classes ou le populisme (mais il est vrai que chaque fois qu'on parle au peuple, les élites sortent ce mot comme une anathème, un repoussoir).
Il a toutefois le mérite de rappeler un certain nombre de vérités, parfois pas toutes politiquement correctes: des métropoles urbaines qui s'embourgeoisent (la gentrification) et où seul le lumpenprolétariat immigré (souvent clandestin) représente la classe populaire (et comme elle ne vote pas, le vote urbain apparaît prépondérant, y compris aux élections à forte abstention, ce qui explique aussi la réussite de la gauche aux élections locales et européennes); un refus de vivre ensemble (et pas seulement par les classes populaires; car, comme dans le film "La Crise", les bobos se proclament antiracistes car ils cotoîent la diversité multiculturelle de loin, à la faveur de spectacles de rue ou parmi leurs employées de maison, ils ne vont pas toutefois pas jusqu'à inscrire leurs enfants dans les mêmes collègues qu'eux). De même, la gauche, en particulier, s'est plus concentrée sur les banlieues (alors que l'auteur soutient que plus de moyens ont été mis par exemple dans les quartiers de Villiers le Bel, par ailleurs à 20 minutes de la Métropole parisienne que dans les cités de Saint-Dizier, Verdun ou Saint-Quentin) et l'immigré, quitte à tomber dans l'angélisme qu'à l'ouvrier ou à l'employé (et le récent rapport de "Terra Nova " l'a encore montré, de même que la fameuse "tournée " de F Hollande dans les quartiers sensibles)
On y parle aussi de la peur du déclassement, notamment des classes moyennes (qui ont totalement implosé, entre classes moyennes urbaines, plutôt aisées et petits "blancs", entre salariés du privé et fonctionnaires ), du séparatisme culturel, tentation de beaucoup au mépris de l'esprit républicain.
On y parle surtout du fait périurbain, de ces troisièmes voire quatrième couronne de Seine-et-marne ou du Nord Isère; où les lotissements fleurissent, où les habitants, "chassés " de la ville par l'explosion de l'immobilier et la gentrification doivent jongler entre remboursement de prêts et hausse du prix de l'essence, et où le vote FN est désormais le plus fort . C'est ce fait périurbain (que j'ai d'ailleurs évoqué dans mes notes Wisteria Lane, Ville émiettée, voire dans mon Territorial dream ) qui me semble le plus riche d'enjeux, loin des fantaisies écologistes et de la condescendance de Boboland