Les bienveillantes

Publié le par Fred

J'ai emprunté, il y a quelque jours, à la médiathèque de mon village (ce qui démontre par ailleurs le choix et la qualité de celle-ci), le livre événément de cette rentrée littéraire, "Les Bienveillantes " de Jonathan Litell; prix Goncourt et Grand prix du Roman de l'Académie Française, et surtout improbable succés commercial, malgré prés de 900 pages en petits caractères, et une armada de termes techniques, de grades allemands et de services nazis, de personnages et de terres éloignées.

Si le thème du roman, contrairement à d'autres, ne  me choque pas (les exactions nazies à travers les souvenirs fictifs d'un SS, pédéraste et quasi incestueux), la crudité de certaines descriptions et de certains états, la chronique du sang et de la merde, du stupre et de la mort, qui contraste avec des pages très savantes sur l'essence de deux totalitarismes, la mosaïque de peuples et de langues caucasiennes ou la description précise des milieux interlopes et collaborationnistes français, ce téléescopage entre les instincts les plus vils (et les plus viscéraux) et ces fulgurances d'intelligence sont, à mon sens, l'intérêt et la qualité de l'ouvrage .

Je ne  suis pas, par contre enthousiasmé par le style, clinique et onirique; je n'y ressens pas l'émotion et la beauté des livres d'Albert Cohen, de Jean Rouaud, ou le lyrisme des Misérables et de "Quatre ving treize".

Seule, l'idée de nommer chaque chapitre par un mouvement de fugue de Bach ou de Büxthehude m'a quelque peu amusé
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Publié dans choses lues

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A
  Il est possible que ce roman, les Bienveillantes ,  soit un des premiers grands livres du XXI ème siècle. Dans notre monde post-moderne, il est comme un"retour du refoulé", venu de ces temps modernes où la technique a fabriqué des cadavres dans des chambres à gaz. C'est un livre trés difficile à lire, même si le lecteur s'accorde du temps et du courage. En changeant de siècle et de nouvelle économie psychique , en passant de la névrose à la perversion, on est passé de l'ère de la victime à l'ère du bourreau. Le récit, dense, aride parfois, pourrait engendrer, une fois encore, la  fascination pour la barbarie. En transposant dans son roman l'immense documentation qui existe sur cette époque, J. Littell suscite l'envie de savoir, le désir d'Histoire, la volonté de comprendre l'une des pages les plus complexes et les plus prégnantes du siècle passé. Les lecteurs pensent trouver ce qu'ils cherchent dans Les Bienveillantes, car J. Littell revendique un implacable et irréprochable réalisme historique. Si l'Histoire est convoquée, c'est la magie de l'écriture qui opère. Le lecteur qui voudra en savoir plus devra se mettre au travail.   Le Roman de  Jonathan Littell  est le récit, pour faire littérature, d'un homme pas trés ordinaire, né en Alsace en 1913 , de père  allemand et de mère française, qui va traverser,  en bureaucrate serial killer, l'histoire et la géographie de la Mitteleuropa pendant les années du nazisme , la guerre de 1939-1945 et prendre part à l'extermination de tous les ennemis de l'Allemagne nationale socialiste (les juifs de tous les pays occupés, les soviétiques, les tziganes, malades psychiatriques) et à la solution finale du problème juif ( Endlösung der Judenfrage ) : les groupes mobiles de tuerie ( Einzatgruppen ) , les exécutions «à ciel ouvert», les camps d'extermination , les chambres à gaz , les crématoriums, les marches de la mort.   Cet homme est Maximillien Aue. Son roman familial infiltre ses réflexions, ses attitudes et actions criminelles. Il est amoureux de sa soeur jumelle, Una, et homosexuel dans ses choix. L’image d’un homme torturé s’installe dans l’esprit du lecteur. Intelligent , cultivé, esthète, obstiné,  il sera un bon juriste allemand officier de la SS , un homme courageux qui aura bien de la chance malgré les situations les plus graves et les plus terribles de sa vie, une sorte de Forrest Gump nazi qui écrit des rapports à la chaine, omniprésent sur les chantiers de la mort . Ce thanatologue participera au judéocide européen , sans que ses paroles traduisent un antisémitisme haineux , présent lors des tueries massives en Ukraine , en Russie, en Hongrie. Il sera le témoin des horreurs de la guerre et acteur de l'organisation des camps d'extermination en Pologne. Il vivra aussi l'effondrement du III ème Reich. Plus qu'un personnage de roman il s'agit d'une figure du génocide.   La parole de Max Aue est une parole vraie qui peut révéler ses propres abîmes. Il laisse à ceux qui l'entendent, la tâche impossible d'une interprétation. Le roman de Littell ne livre pas à ses lecteurs le «pourquoi» de l'holocauste. Claude Lanzmann nous mettait en garde contre les exercices académiques qui promettent une explication de la Shoah. Ces abstractions, en effet, n'ont souvent réussi qu'à émousser ou à travestir l'événement oblitérant la réalité sans parvenir à clarifier quoi que ce soit. On ne fouille pas aisément la psyché des exécuteurs. Lanzmann lance cet ultime avertissement en citant Primo Levi qui, détenu à Auschwitz, entendit un garde S.S. proférer « Hier ist kein Warum » («Ici, il n'y a pas de pourquoi»). J. Littell écrit en français , en imitant cette langue duIII ème Reich, en Lingua Tertii Imperii  (LTI) , mais sans la connaissance intime de la langue allemande, que l'ensemble des judaïsmes de la Mitteleuropa avaient tous placée en position de langue supposée du savoir ( Wissenschaft  - Judentumswissenshaft ) . Le texte est avant tout un objet littéraire. C'est d'abord un travail d'écrivain. L'habillage historique est quasiment sans faille, saturé par la masse documentaire ( à comparer, par exemple,  au chapitre VII du livre de Raul Hilberg - La destruction des juifs d'Europe : Les opérations mobiles de tuerie - ) . L'histoire personnelle subjective de Max Aue, est fragmentée, dispersée à travers tout le livre. C'est le moteur du roman, branché directement sur l'inconscient de l'auteur et celui du lecteur. Les faits intimes sont  contradictoires, changeants , rêvés , fantasmés, hallucinés, refoulés. <br /> Ce roman est comme une tentative d'approche du Réel . La notion de « réel » a souvent été employée pour expliquer l'impossibilité d'expliquer . C'est un lieu symbolique où jamais aucun humain n'a, n'a eu, ni n'aura accès.  C'est l'endroit où se trouvent archivés à foison tous les outils nécessaires à l'exercice de l'art. C'est la demeure des trois grands "A". L'Art, l'Autre et l'Amour. On y trouve en nombre infini, toutes les lettres nécessaires à l'écriture d'un roman… Plus vous en utilisez, plus il y en a !  ( d'aprés Charley Supper ).
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