Vienne la Rouge, épisode 7

Publié le par Fred

Josefstadt.

 
Quelques jours plus tard

Jonas Hasek adorait le VIIIème arrondissement, le plus petit et le plus Biedermeier de al capitale; il aimait y chiner, y regarder les vitrines des « k.u.K.Erinnerungen », ces magasins de souvenirs de la grande époque de Vienne: affiches de concerts, portraits de Francois-Joseph ou de l’Impératrice Elisabeth, vieilles cartes postales d’avant le désastre, vestiges d’un passé cosmopolite et antisémite, libéral et oppresseur. Il aimait aussi se promener à travers les venelles, impasses et passages qui s’entrelaçaient entre l’Hôtel de Ville et la Grande Rue de Josefstadt; la Schmiedgasse, la Tulpengasse ou la Buchfeldgasse semblaient avoir survécu à l’inéluctable outrage du temps et, quand les lanternes électriques s’allumaient au crépuscule, il croyait entendre les éclats de rire avinés et le ferraillement des duels d’une société d’étudiants.

Quand la nuit était vraiment claire, et son coeur suffisamment mélancolique, Jonas imaginait même apercevoir la silhouette rondouillarde et binoclée de Franz Schubert.

Ah, Schubert ! A sa seule évocation, le coeur d’Hasek se nouait. Mozart avait le génie, Schubert la sensibilité.

A l’écoute d’un trio (l’opus 100, par exemple) ou du Quintette en Do Majeur, les larmes et l’émotion naissaient rapidement. Les nostalgiques gouttelettes du piano, les pleurs du violoncelle ou la chanson murmurée du violon provoquaient toujours une révolution douce de la sensibilité du jeune commissaire.

Après son excursion matinale dans les ruelles du souvenir, Jonas se dirigeait vers l’église des Piaristes. Metzger avait encore sévi . C’est là, devant l’église dédiée à la vierge Marie, qu’il avait frappé avec une barre de fer, puis roué de coups jusqu’à ce que mort s’ensuive, Paavo Mitlonen, jeune finlandais et réceptionniste à l’hôtel Turku, lieu de rendez-vous de la communauté finlandaise de Vienne. Hormis les classiques représentants de la diplomatie et des affaires, se croisaient ici jeunes filles au pair venues perfectionner leur allemand, quelques tops-models, d’ailleurs en concurrence avec leurs homologues tchèques, et une proportion non négligeable d’employés d’hôtel  et de restaurants. C’est donc au Turku, que se retrouvaient les compatriotes  de Mitlonen, pour y boire force vodka et aquavit, et accessoirement applaudir les exploits de l’équipe nationale de hockey ou  de saut à skis.

Pour Hasek, la Finlande, c’était le Pôle nord, les lapons, les terres gelées et le soleil de minuit; Paavo Nurmi et le Rallye des Mille Lacs; il ajoutait à cette panoplie de clichés la musique de  Jean Sibelius et cette drôle de langue, plus proche du hongrois que du russe ou du suédois.

Paavo Mitlonen, en jeune protestant qu’il était, ignorait certainement, pour sa part, qui étaient les Piaristes qui avaient donné leur nom à la sublime église baroque, forcément baroque, au pied de laquelle il avait trouvé la mort.

« Quel gâchis ! » pensait Hasek devant le corps contusionné de la victime; il lui fallait d’ailleurs s’avouer qu’il regrettait d’autant plus le meurtre du  jeune Finlandais que, dés les beaux jours, il venait souvent déguster une bière sur la place.

Dorénavant, le souvenir du crime lui gâcherait le plaisir. L’été, en effet, il n’omettait jamais de rendre hommage à Zweig qui avait habité dans la Kochgasse toute proche ou de passer quelques heures dans le parc Schönborn pour observer les enfants jouer, les mères s’inquiéter, les pères bavarder et songer avec plus de nostalgie encore à la douce Alicia et au foyer qu’il voulait fonder.

Unique consolation, le jeune Wurmser devrait être relâché, le sacrifice de Mitlonen avait, au moins permis, la libération du jeune suspect, à la culpabilité de la quelle Jonas n’avait d’ailleurs jamais vraiment crue.  

 
Comme pour se faire pardonner, le criminel aléatoire avait laissé prés du corps meurtri de sa huitième  victime, un message qui se voulait codé :

« Le Prater, le Théâtre de Josefstadt, ceci ne vous rappelle rien ?

   Cherchez bien et vous trouverez le lieu de mes prochains exploits »

Pas de signature, évidemment.

Mais Hasek reprenait espoir. Maintenant, les choses étaient claires, il avait en face de lui un adversaire cruel et ironique, dangereux et cultivé.

Si l’affaire se jouait maintenant sur le terrain intellectuel et nécessitait de bien connaître la ville et son histoire, le jeune policier pensait, non sans fatuité, qu’il avait ses chances.

 
«  Réfléchissons ! Qu’est-ce qui peut rassembler des endroits aussi différents que ce théâtre ou le Prater ? D’ailleurs, qu’y a-t-il de si particulier au Prater, le stade de foot, l’Allée

principale ?  La..? Bon sang, mais c’est bien sûr ! » conclut-il, paraphrasant ainsi un illustre prédécesseur français.

Il fallait faire vite.

« De quand date la mort ? »demanda-t-il brusquement au jeune médecin qui avait été le premier à examiner la victime ...

«  D’après la rigidité cadavérique, les analyses .....

  - Vite !

  - A première vue, 1 à 2 heures du matin ... »

Il était maintenant 8 heures. Le temps pour l’assassin de se reposer, de rejoindre le lieu supposé.... En se dépêchant, Jonas avait peut-être une chance d’éviter le prochain meurtre. Déjà, il courait vers la station de métro la plus proche...... Vite !  

 


9. Simmering

 

 

La brume s’était levée. Un soleil blanc commençait à réchauffer l’atmosphère, si l’on peut dire, car le thermomètre ne dépassait pas les 5°C. Les gardiens du cimetière s’apprêtaient à savourer leur premier café de la matinée. Gustav Fenchel, le plus âgé des deux, attendait le retour de son cadet; l’âge lui apportait au moins cet avantage, celui de sortir moins souvent et moins longtemps de la baraque qui les abritait. De temps en temps, on entendait les détonations des chasseurs: le cimetière était infesté de lapins, et il fallait parfois recourir à des spécialistes.

8 h45: que faisait donc le collègue ? Si l’autre persistait dans son retard, Fenchel devrait se lever et aller voir ce qui se passait. Un accident était si vite arrivé: une balle perdue, un arrêt cardiaque. Enfin, il entendait des pas précipités. Heinrich Zimt ouvrit brusquement la porte de la baraque et s’effondra sur la chaise qui l’attendait, au milieu de la petite pièce.

«  Gustav.....

   - Mais, enfin, Heinrich, calme-toi ! Que se passe-t-il ? Tu n’as pas vu un fantôme, au

moins ? »  tenta de plaisanter Fenchel

«  Pire que cela.

   -Pire ?

   - Oui.... J’ai vu.... Un mort.

    - Tu sais ici, c’est un peu normal

    - Non, un vrai mort, je veux dire, un cadavre......

    - Explique-toi calmement..... » reprit l’autre, qui n’en menait pourtant pas large.

 

C’est alors qu’il effectuait sa ronde dans le quartier des personnalités (l’administration du cimetière, peut-être pour éviter de longues recherches aux touristes nécrophages et adorateurs de sépultures, avait regroupé les personnalités, du moins celles qui étaient enterrés là selon le rite catholique, dans un même carré, n’hésitant d’ailleurs pas à exhumer les corps des malheureux qui reposaient dans un autre cimetière viennois) que Heinrich avait remarqué une chaussure qui semblait traîner là.

Il lui fallut rapidement se rendre à l’évidence: la chaussure n’était pas seule. Elle terminait en effet une jambe vêtue d’un pantalon de tweed, à l’autre bout, un visage have arborait un rictus inquiétant.

Comme il était resté un garçon sensible, malgré sa fonction, le fonctionnaire se détourna pour vomir puis courut jusqu’à la baraque pour se remettre de ses émotions

«  Bon. Il n’y a qu’une seule chose à faire: prévenir la police »

Elle était cependant déjà en route.

 

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« Dépêche-toi, bon sang ! ». Jonas s’impatientait, s’énervait. Le tramway n’était certes pas rapide, retardé qu’il était par les aléas de la circulation, mais aussi par l’indolence proverbiale de son conducteur et la nonchalance des usagers montant et descendant à chaque station.

Hasek savait bien qu’il ne servait à rien de s’énerver, mais c’était plus fort que lui.

Il aurait beau vociférer, insulter, se lamenter, le tramway continuerait à rouler au même train de sénateur.

«  Vivement que la ligne de métro soit prolongée ! » continuait de soliloquer le commissaire.

Lentement, mais sûrement, le tramway 71 entrait dans Simmering.

« Le pire arrondissement de Vienne » pensait Jonas.

La Grande Rue de Simmering n’avait, il est vrai, rien d’engageant: vide, triste et monotone.

Les cheminées d’usine, les tours industrielles se faisaient plus nombreuses; on pénétrait maintenant dans une sorte de no man’s land, déjà plus tout à fait la ville, mais pas encore la campagne, une alternance de fabriques, de garages, de néant domestique.

 

Après Saint-Marx, le paysage redevenait plus humain, presque campagnard. Enfin, le tram stoppa en face du Cimetière Central.

Jonas ne courait déjà plus. L’effervescence, inhabituelle en ce froid dimanche d’après la Toussaint, et surtout la présence d’une voiture de police laissaient présager de son retard.

Il se dirigea cependant vers le local des gardiens du cimetière, se présenta et  se mit au courant

des récents événements; Immédiatement, il demanda à se rendre sur les lieux.

« Monsieur va vous y conduire »répondit l’inspecteur du XIème arrondissement, en désignant Zimt.

Celui-ci ne semblait pas beaucoup se réjouir de retourner sur les lieux du crime, aussi

pressa-t-il le pas. La victime n’était, à vrai dire, pas très belle à voir, mais Jonas, depuis que les meurtres se succédaient,  et aussi depuis sa visite du musée, ne s’émouvait plus guère.

Tout de suite, il pensa à l’empoisonnement. La physionomie de la victime, l’apparente absence de sang ou de trace de coups semblait l’attester, comme d’ailleurs l’odorante présence d’une flaque visqueuse et nauséabonde, à proximité de la victime.

« Euh. Non... Là, c’est moi.  » le démentit rapidement le gardien, devinant les pensées du jeune commissaire.

Mais celui-ci s’était déjà désintéressé du cadavre et paraissait chercher quelque chose.

«  Ah, enfin ..... » laissa-t-il échapper . Il brandissait une feuille de papier froissée, recouverte d’une écriture qu’il avait instantanément reconnu.

Il se souciait peu de protéger d’éventuelles empreintes digitales, d’une part, parce qu’il était persuadé que cela était inutile, d’autre part, parce qu’il préférait combattre l’assassin avec les mêmes armes, intellectuelles.

Il commença à lire:

«  C’était pourtant simple.

   Mon 1er est le Prater et sa Grande Roue

   Mon 2ème est le théâtre de Josefstadt, où joue la maîtresse d’Harry Lime

   Mon 3ème est le Cimetière Central, où débute et se termine le film.

   Mon tout est le « Troisième Homme », le célèbre film avec Orson Welles. »

Hasek souriait, il avait suivi le même raisonnement. Dommage qu’il soit arrivé si tard.

Comme sa présence prés du mort n’était plus indispensable, il décida de s’offrir une courte promenade à travers le cimetière. De toute façon, il saurait bien assez tôt l’identité de la victime et les conclusions du légiste.

 

« Selon que vous serez puissants ou misérables .....».Chaque fois que Jonas arpentait un cimetière, il ne pouvait s’empêcher de penser à cette citation de Jean de la Fontaine, cet auteur français spécialisé dans les récitations scolaires, un Heinrich Heine picard, somme toute;

Oui, qu’ils soient riches ou pauvres, diplômés ou non, salauds ou saints, les hommes terminaient tous de la même manière: au fond du trou.

Si le commissaire appréciait tant les cimetières, c’était moins par désir de mort que par amour de la vie. En lisant les noms gravés sur les tombes, il aimait à s’imaginer des histoires, il inventait les vies de personnes qui reposaient là, il tentait de deviner leur origine, leur existence. Parfois, il s’aidait de ces vilaines photos collées sur du marbre noir.

Il ne s’attardait pas non plus sur les sépultures noyées de fleurs et de dédicaces hypocrites; il leur préférait les simples pierres, qu’un seul bouquet de fleurs fraîches, toujours renouvelé, suffisait à illuminer.

Il avait ainsi hanté la plupart des cimetières de Vienne: celui du Kahlenberg, moussu et seulement entouré d’une mince grille, Saint-Marx où avait été enterré Mozart, mais aussi Grinzing, Döbling, Meidling ou AltErlaa.

C’était d’ailleurs la même démarche qui lui avait fait choisir la police. Il espérait alors  effleurer des vies, croiser des existences. Il avait dû se contenter du sordide et du crapuleux, du vénal et de la petitesse.

«  On ne devrait jamais se fier aux romans policiers. » pensa Hasek en se dirigeant, mélancolique, vers la station du tramway.

Il s’apprêtait, résigné, à refaire le même trajet lambinant qu’à l’année.

 

Une fois rentré chez lui, le Commissaire s’inquiéta des dernières nouveautés de l’enquête. La victime s’appelait Joseph Welles, occupé à un vague emploi à l’Ambassade de Grande Bretagne, et était décédé d’un empoisonnement à la digitaline.

Décidément, on nageait en plein roman, et tout renvoyait au « Troisième Homme »

L’anglais se nommait Joseph, comme Cotten, et Welles, comme Orson, hommage peu discret aux deux acteurs principaux du film; quant à l’empoisonnement, il  faisait manifestement référence au trafic de médicaments, imaginé et dirigé par Harry Lime.

Il ne manquait plus que la cithare d’Anton Karas.....

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’assassin ne manquait pas d’humour. Pourtant, quelque chose inquiétait Jonas : dans le mot trouvé prés de la victime, il n’était fait aucune allusion à un éventuel prochain meurtre, comme si l’assassin cessait subitement tout jeu de piste.

A moins, mais cela serait des plus étonnants, qu’il n’ait décidé d’arrêter là sa macabre exploration des arrondissements viennois.

De toute façon, Jonas n’avait désormais plus guère le choix : il lui fallait attendre .

Cette situation pouvait paraître choquante ou frustrante, mais c’était la seule possible.

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Essais littéraires

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