Vienne la Rouge, épisode 5
5. Alsergrund
La cinquième victime de Metzger périt dans le IXème arrondissement, le criminel avait en effet décidé de substituer sa propre logique à celle, chronologique et monotone, de l’ordre des arrondissements.
La victime était un intellectuel suisse : Pierre d’Erriaz, spécialiste de l’écrivain autrichien Heimito von Doderer. Est-ce pour cette raison littéraire qu’on le retrouva, égorgé de bien vilaine façon, sur les marches du Strudlhofstiege ? D’autres facteurs avaient en fait conditionnés son trépas : l’helvète ne se séparait jamais d’une serviette de cuir noir.
Un déplaisant personnage, d’ailleurs, que ce Pierre D’Erriaz. Ancien professeur d’université, il s’était reconverti dans la diplomatie culturelle : ainsi, il avait été attaché culturel à Athènes, puis à Vienne, avant de s’installer définitivement dans la capitale autrichienne pour y travailler sur la biographie croisée de Doderer et d’Otto Weininger, ses deux héros littéraires.
Peut-être pour compenser son relatif anonymat; ses ouvrages, bien que remplies d ‘une érudition pointue et de figures stylistiques audacieuses, ne se vendaient pas, en raison de leur complexité et de leur aridité; peut-être aussi pour se venger du relatif désintérêt de la société suisse pour des intellectuels tels que Lui, D’Erriaz se vengeait sur ses collaborateurs qu’il traitait comme des laquais.
Il lui faudrait creuser cette hypothèse, pour l’heure, il devait se rendre sur les lieux du crime.
En passant devant le Palais Clam-Gallas, il s’aperçut que celui-ci, depuis la récente fermeture de l’Institut Français, ressemblait à un palais de Belle au Bois Dormant. La grandeur et la majesté avaient disparu, depuis que les haines et les passions qui l’avaient animées s’étaient évaporées; il ressemblait dorénavant à un de ces grands monstres marins qui, échoués sur une plage, perdant force et dignité, se flétrissaient et se ratatinaient, grandioses malgré tout dans leur déchéance.
Maintenant qu’il était déserté, le palais paraissait un peu ridicule, avec son fronton Biedermeier et les imposantes colonnes qui soutenaient le colosse aux pieds d’argile.
Oh, cela n’avait pas été perdu pour tout le monde : le parc, par exemple, avait rapidement trouvé preneur, le restaurateur voisin avait profité de l’aubaine pour étendre sa terrasse à l’ombre des frondaisons, et la jeunesse dorée du Lycée français s’était appropriée le jardin afin d’y flirter à l’aise, et d’y mettre parfois en pratique Baudelaire, en recherchant des paradis artificiels. Quant aux annexes, elles faisaient la joie de l’aréopage de vieilles dames qui se réunissaient là pour y jouer au bridge, faire du macramé ou se lamenter en comparant les mérites respectifs de leurs employées de maison polonaises ou philippines.
Triste, tout cela, pensait Jonas. pourtant, il avait connu là ses premiers émois de francophile; il y avait découvert Jean Rouaud, Appollinaire ou Albert Cohen dans les rayonnages boisés de la bibliothèque Biedermeier, il s’était délecté d’un festival dédié à Jacques Tati ou François Truffaut, c’est là, enfin, qu’il avait perfectionné son français.
Et puis, il y avait rencontré Alicia.
Un lourd parfum de nostalgie voilait l’esprit du jeune commissaire, avant que les âpres effluves du sang ne parvinrent à le ramener hélas plus sordide.
Il contemplait maintenant le corps d’Erriaz, le sang avait coloré de rouge l’harmonieux escalier orné de vert. Drôle de destin de mourir ainsi sur les traces de son héros. L’assassin, en tout cas, n’avait pas manqué son coup: la plaie était profonde et nette. On reconnaissait presque la patte du professionnel: tueur à gages ou garçon boucher.
Hasek pressentait que sa thèse d’un tueur en série était la bonne, mais, par acquit de conscience, et afin d’occuper les inspecteurs du IXème arrondissement, il les chargea de se focaliser sur la passé de la victime, ses rares amitiés, les inimitiés et agacements qu’il provoquait.
« Au moins. »pensa-t-il cyniquement en descendant les marches, « la possibilité d’un suicide ou d’un accident est à éliminer »
En quittant les lieux pour retourner vers son bureau, Hasek s’interrogeait sur le détail qu’il avait inconsciemment remarqué et qu’il n’identifiait pas pour autant.
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Plus on s’approchait des quais du canal, et plus le quartier perdait son aspect bourgeois pour revêtir des oripeaux plus pittoresques. La Währingerstrasse coupait en effet l’arrondissement en deux parties inégales: au delà, c’était le règne d’Esculape, de nombreux médecins s’étant installés dans le sillage de l’A.K.H, l’Hôpital Général, navire amiral du caducée.
En deçà, les immeubles se faisaient moins grandioses, les rues plus étroites et fréquentées, le tout évoquant alors une oeuvre de Zadrazil, ce peintre qui avait fait son fonds de commerce de la reproduction de boutiques et de vitrines disparues dans les méandres du temps.
Après avoir traversé la Porzelangasse, Hasek marchait dans la Seegasse ( qui sait encore que, derrière les murs d’une maison de retraite, se cache un minuscule cimetière juif ?), puis dans la Hahngasse, célèbre pour sa librairie anarchiste.
Le commissaire aimait flâner, découvrir les trésors cachés de sa ville, cours et escaliers se dérobant aux regards, plaques célébrant ici une personnalité locale, ailleurs une anecdote historique.
Marcher le détendait, facilitait le travail de ses méninges, de ses petites cellules grises.
Quel pouvait être bien le point commun entre ces meurtres ? D’ailleurs, y en avait-il un, ou le criminel se contentait-il de frapper au hasard ?
Pourtant, il y avait de ces coïncidences : les deux premières victimes partageaient l’apanage d’avoir commis des actions malhonnêtes, parfois d’ailleurs fort maladroitement .
Alors, un vengeur que l’amateurisme répugnait ? Un homme de main d’un apprenti caïd jaloux de ses prérogatives ? Oui, mais cela ne correspondait pas pour les trois autres victimes .
Autre coïncidence: les deux dernières appartenaient au milieu diplomatique, mais là encore, la démonstration achoppait : ni Jutta Nis, ni Hans Geiger, ni encore moins Kontchaieff ne répondaient aux conditions .
Soudain, il eut une intuition fulgurante: ce fameux détail qui le taraudait, il avait enfin réussi à l’identifier. D’Erriaz, comme Geiger, Monceau et Kontchaieff, tenait dans sa main une valise.
Fallait-il croire à l’existence d’un tueur spécialisé dans les porteurs de valise, et qui choisissait ses victimes parce que celles-ci ne se séparaient jamais d’une mallette ou d’un attaché-case.
Prompt à s’enflammer, Jonas imaginait déjà l’avis de recherche qu’il faudrait lancer, la ruine des maroquiniers, la fin des bagagistes et le triomphe final des fabricants de sac à dos.
Restait le cas Jutta Nis; la victime de Landstrasse ne portait ni mallette ni valise, pas même un sac à main. S’était-il trompé ? Le meurtre de la jeune serveuse croate n’avait-il aucun rapport avec les autres ? Dans ce cas, il faudrait rapidement se préoccuper du soupirant italien. Toutefois, Jonas ne voulait pas en démordre : ou les cinq meurtres étaient indépendants les uns des autres; d’ailleurs, la mort de Geiger avait longtemps expliquée par le suicide; ou ils appartenaient tous à la même série. Hypothèse qui n’avait rien de rassurant, car on imaginait mal le criminel s’arrêter au bout de cinq meurtres. Dans le brouillard où il se trouvait, Hasek résolut de suivre l’hypothétique trace d’un tueur de valises. Il se promettait aussi de compulser l’immense fonds documentaire: romans policiers, interviews d’auteurs de polars, faits-divers, intégrale des oeuvres de Bertillon, Boileau et Narcejac, qu’il s’était constitué.
Et si cela ne suffisait pas à dissiper les brumes, il savait où il pourrait compléter sa collection de renseignements.
Le Naschmarkt est le plus grand et le plus célèbre des marchés viennois; on peut y trouver, en effet, nombre de produits exotiques et plutôt rares au pays de l’escalope viennoise et du « Schinkenfleckerl », succulent gratin de pâtes au jambon et au fromages.
Tomates olivettes, choux-fleurs, poivrons, courgettes, aubergines, sandres du Danube, feta grecque, gorgonzola et chabichou, coings, semoule à couscous, olives de toutes sortes et de tous gabarits, oranges et pamplemousses, patates douces, menthe fraîche, origan et basilic, senteurs d’Asie et de Turquie, du terroir français ou de Bohème, parfums italiens ou polonais: le marché ressemblait à un libre service d’odeurs, de pays, de cuisines et d’émotions.
Metzger se promenait à travers cet océan de couleurs, admirant ici le galbe d’une orange, là le moelleux d’un fromage, ailleurs le rouge éclatant d’une pile de pommes. Il observait les passants, tant en victimes potentielles qu’en compagnons de fortune. Tout, ici, respirait la sensualité, l’hédonisme et le bonheur, plaisirs simples de la cuisine, d’un repas dégusté entre amis, préparé avec attention, arrosé de moult vins et de rires.
Aussi, le psychopathe ne voulait-il pas gâcher cet étalage de bonnes choses et de pensées agréables par un de ces meurtres dont il avait le secret; et il préféra quitter le Naschmarkt pour rejoindre le coin réservé aux vendeurs de mémoire. Le samedi, en effet, un marché aux puces se tenait à proximité.
Là aussi, la diversité régnait. Il y avait là des professionnels de la brocante, des chineurs patentés, des receleurs imprudents, mais aussi quelques quidams venus là parachever un deuil en vidant les greniers du récent décédé ou de la défunte, bradant ainsi trente ans de vie laborieuse, heureuse, opulente ou monotone au premier chaland qui passait.
On trouvait effectivement tout et son contraire dans les travées du « Flohmarkt »: disques, livres, meubles, postes de télévision ou de radio, mais aussi médailles militaires, vierges de plâtre ou photographies jaunies. Metzger se souvenait même y avoir vu un confessionnal.
Alors qu’il s’approchait de la station de métro toute proche, un des jeunes, accroupis là pour y faire commerce de substances moins légales et plus dangereuses, s’approcha, quémandant quelques pièces. Metzger ne fut pas dupe; il savait que l’argent ainsi récolté permettrait aux jeunes de se procurer de la drogue, vraisemblablement de l’héroïne, au vu du délabrement physique et psychique de son interlocuteur. D’ailleurs, il pouvait déceler quelques minuscules traces de piqûre sur les bras du toxicomane.
Devant le refus de Metzger de contribuer à son envol spirituel, Kurt Fraekel; c’est ainsi que se nommait le jeune drogué, résolut d’employer la manière forte et sortit de son ceinturon un revolver, qu’il avait récupéré, il ne savait plus comment, un soir d’errance prés du Prater.
Kurt n’était plus assez lucide pour remarquer la lueur d’hésitation dans les yeux de Metzger. Celui-ci s’était d’ailleurs assez vite repris et, loin de s’effrayer, proposa même à l’apprenti braqueur de le mener à un centre d’accueil pour toxicomanes qu’il connaissait, où il serait bien traité, sans jugements a priori, ni discours moralisateurs.
L’autre hésita quelques instants puis s’effondra. Il abandonna toute velléité de résistance et se résolut à suivre son bienfaiteur inconnu; il commençait à en avoir assez de cette vie, pire que celle d’un chien, il voulait se reposer, dormir dans un vrai lit, du moins pendant quelque temps. En suivant Metzger, il ne se doutait pas que l’autre l’entraînait vers un endroit où il n’aurait plus jamais de soucis d’argent, ni de période de « manque ».
Plusieurs siècles d’assassinats, de vols, de viols, de pendaisons et autres strangulations étaient ainsi évoqués, avec des reconstitutions parfois très proches de la réalité.
Ce lieu quelque peu macabre était pourtant très visité : maniaques de la mort violente, croisés de l’enquête criminelle, tenants du petit meurtre entre amis ou simples curieux venaient ici s’enthousiasmer et s’étonner pour les exploits d’une matrone, tueuse de domestiques ou pour les excès de la Révolution de 1848.
C’est donc là qu’Hasek espérait compléter sa collection de renseignements. Il était, en effet, persuadé que rien n’était jamais dû au hasard, qu’il n’y avait aucune « génération spontanée » du crime, bref, que, consciemment ou non, le serial killer obéissait à une logique qui lui était inspirée par les Grands Anciens de l’assassinat.
A peine avait-il franchi le seuil du mausolée qu’on l’accueillait par un sonore:
« Bonjour, Bienvenue au musée du crime »
C’était un jeune homme, pas plus de 30 ans, pensa le commissaire, qui n’en avait guère plus; de taille moyenne, auquel une tignasse en désordre et d’épaisses lunettes rondes donnaient l’aspect d’un grand gamin.
« Bonjour. Commissaire Hasek, police criminelle .
- Benjamin Holszak, guide et bibliothécaire. Que puis-je pour vous ? »
Jonas expliqua les raisons de sa venue : les crimes qui s’accumulaient, l’existence probable d’un tueur en série, ses difficultés à trouver un fil conducteur, ses recherches pour l’instant infructueuses, son désir de se documenter, sa certitude enfin de bien connaître les précédents pour mieux élucider le présent.
« Eh bien, commissaire, pour débuter, je vous propose une visite guidée de ce musée; puis, vous pourrez avoir accès à mes archives et à ma bibliothèque.
Pendant ce temps, Metzger et le jeune dealer continuaient leur périple dans le quartier de Margareten. Après avoir longé la Vienne jusqu’au pont Pilgram, ils l’avaient traversée pour rejoindre la place Sainte-Marguerite. Ce fut là, à quelque pas du Margaretenhof, immense demeure néogothique habitée par de riches avocats et praticiens que Metzger rompit le silence.
« Au fait, tu ne m’as même pas dit comment tu t’appelais.
- Kurt Fraekel
- D’où viens-tu ?
- De Gloggnitz, en Basse-Autriche .
- Ah oui, je connais » Et je te comprends, pensa Metzger par dévers lui; il était lui aussi originaire de cette petite ville, aux confins de la Styrie, à la population réputée pour sa bigoterie et son conservatisme. Pas étonnant qu’un jeune veuille, par l’usage de substances vénéneuses, échapper à son bisannuel jamboree scout et au marché aux puces qui l’accompagnait.
« Comment es-tu venu à Vienne ? » Metzger reprenait ses questions.
Fraekel s’énervait:
« De quoi je me mêle? C’est un interrogatoire ou pas ? On n’est pas chez les flics, ici.
- Tu as raison, cela n’a aucune importance; cela n’a plus d’importance. D’ailleurs, pour toi, plus rien n’est important, désormais.
- Mais .... »
Kurt Fraekel ne put finir sa phrase. Metzger lui avait enfoncé en plein coeur son propre couteau.
Puis, il rejoint rapidement le Naschmarkt et le VIème arrondissement. Il était encore tôt; il pourrait certainement commettre un dernier meurtre avant de rentrer chez lui. Mais, auparavant, il lui faudrait se débarrasser de ses armes, le revolver de Fraekel et son couteau, de manière irrémédiable, cette fois.
« Et voici maintenant Adolf H., mais, attention, pas celui auquel vous pensez. Celui-ci était officier supérieur dans l’armée austro-hongroise au début du siècle; il a empoisonné deux généraux en chef, qui lui faisaient de l’ombre dans son ascension vers l’état-major. Démasqué, il a été bien sûr condamné, dégradé mais non exécuté, ce qui fait qu’avec la tourmente de la Première Guerre Mondiale, puis la chute de la monarchie, il a été libéré vers 1920. »
Hasek et Benjamin Holszak continuaient leur visite du Panthéon du Crime, et Jonas commençait à se lasser des meurtres, des meurtriers et de leurs victimes.
« Intéressant ! Mais, dites-moi, Benjamin, vous êtes le seul à vous occuper de ce musée ?
- Non ! Il y a aussi mon frère jumeau, Bernhard, qui travaille ici.
- Et, il n’est pas là?
- Grand Dieu non ! vous savez, commissaire, bien que jumeaux, Bernhard et moi ne nous supportons guère . Nous sommes trop, comment dire, différents. »
Hasek n’avait jamais compris ces frères qui se détestaient, s’enviaient, ces familles qui se jalousaient, ces rivalités héréditaires, ces haines familiales; il avait eu cette chance de bien s’entendre avec son frère. Bien que séparés par prés de six ans de différence d’âge, les deux frères s’appréciaient, et, plus important encore, s’estimaient. Leur enfance commune avait ainsi été placée sous le signe de la complicité, de la tendresse et de l’amitié. Maintenant que Reinhard, son frère, était parti courir le monde, ils se voyaient moins souvent, mais l’affection subsistait, indéfectible solidarité fraternelle.
« Commissaire, voici mon antre ! » Benjamin conduisait Jonas dans la petit pièce qui lui servait de bureau: une simple table de travail, des étagères noyées de livres (ouvrages de Droit, traités de science criminelle), recueils de journaux et coupures de presses, une lampe d’architecte, et l’inévitable ordinateur portable .
Jonas s’étonnait: « Vous n’avez pas de romans policiers dans votre bibliothèque idéale ?
- Commissaire, je considère le roman policier comme un genre mineur, parfois très divertissant mais peu scientifique. » lui répondit Benjamin, sur un ton de reproche.
Puis, le jeune passionné de meurtres proposa au commissaire de consulter ses bréviaires; mais, celui ci, lassé par cette avalanche de crimes et de sang, préféra décliner l’invitation .
Une autre fois, peut-être.....
En attendant, il s’apprêtait à partir . Ce soir, contrairement à son habitude, il regarderait la télévision. Il avait bien besoin d’un peu de vacuité.