Vienne la Rouge , épisode 1
Je vous propose désormais de faire paraître sur ce blog, un court roman que j'ai commis lors de mes années autrichiennes, à raison d'un épisode, chaque épisode correspondant à un chapitre (et à un arrondissement de la ville).
Bonne lecture et n'hésitez pas à me faire vos commentaires
1. Innere stadt
L’homme marchait tranquillement dans le petit matin .Il était seul.
Le bruit de ses pas sur les pavés faisait un son mat. Il souriait; il aimait bien cet endroit de Vienne. Dans cette capitale depuis longtemps vendue aux mercantiles et aux bâtisseurs, le Mölker Bastei, dernier vestige des fortifications détruites au XIXème siècle, restait un de ces lieux authentiques, avec ses maisons de poupée et ses escaliers qui se faufilaient entre haies, kiosques à journaux et devantures traditionnelles .
En longeant la « Dreimäderlhaus », qui aurait abrité les amours de Franz Schubert, il eut une petite pensée pour ce musicien qui restait, avec Mozart, un de ses compositeurs préférés.
Puissent-ils, l’un et l’autre, toujours ignorer ce qu’on avait fait subir à leurs noms après leur mort. Schubert voyait son nom servir d’enseignes à un cinéma érotique, et Mozart avait son effigie sur des milliers de « Kügel «, friandises douceâtres au chocolat et au massepain.
Il s’approchait maintenant du boulevard, et pouvait contempler, entre autres curiosités, l’Université, le monument à Liebenberg, illustre inconnu et ancien bourgmestre de la capitale, ou encore l’Hôtel de Ville, gigantesque gâteau à la crème surmonté du chevalier en armure, symbole de la ville .
Dans la lumière blanchâtre d’avant l’aube, la vue était superbe.
Il aimait cette ville, sa ville; pourtant, il lui faudrait bientôt partir. Il s’effrayait un peu de devoir s’exiler, mais le jeu en valait la chandelle, et la perspective prochaine de disposer d’une petite fortune en schillings le consolerait certainement de toute crise de nostalgie.
Il était maintenant descendu du bastion et remontait la Herrengasse, la rue des Seigneurs et des ministères.
Soudain, il ne se sentait plus si sûr de lui. Ce n’était pas vraiment de la peur, plutôt un sentiment diffus d’angoisse qui lui faisait inconsciemment presser le pas ....
Il comprit subitement. Il n’était plus seul, si jamais il ne l’avait été. Quelqu’un le suivait et il entendait le bruit sourd des pas de son poursuivant. Cependant, il essayait de se raisonner; il n’était certes pas le seul noctambule à emprunter ce chemin; cela devait être une coïncidence, la rue était à tout le monde. De tout façon, il était impossible que quelque chose soit déjà découvert.
Pourtant, il ne pouvait s’empêcher de courir.
Le poursuivant ne se pressait pas, mais restait à bonne distance .Il sentait, il savait que l’autre ne lui échapperait pas .Il devinait, chez son guide inconnu, la peur qui naissait et qui se développait lentement. Encore un peu de temps, et l’autre serait mûr. Les deux hommes avaient maintenant obliqué devant l’église Saint-Michel et arpentaient le Kohlmarkt. Sans un regard pour les devantures célèbres de cette allée du luxe, les deux ombres se suivaient, à distance respectueuse. Le poursuivant ( surnommons-le « Metzger »,le « boucher », à défaut de ne pouvoir révéler sa véritable identité) respirait à pleins poumons .Il avait toujours préféré ces moments troubles que sont les petits matins, quand la brume enserre la ville et endort les âmes
Il faisait bon. Il faisait frais.
Ils s’approchaient, désormais, du « Triangle des Bermudes «, chapelet de ruelles réputées pour leurs bars et boîtes de nuit. Dans cet endroit branché de la capitale, Metzger devinait la peur de son compagnon augmenter; il ne devait pas avoir la conscience tranquille. Finalement, le hasard avait peut-être bien fait les choses.
Il y avait, en effet, des symptômes qui ne trompaient pas : l’autre se retournait sans cesse et ne cessait de jeter des coups d’oeil inquiets sur la lourde valise qu’il tenait à la main.
Le malheureux poursuivi ne savait plus où il en était. A force de craindre quelque chose, peut-être s’était-il persuadé que le quidam qui le suivait en voulait à sa valise, ou pire encore, à sa peau. Il lui fallait se ressaisir, ne pas tout compromettre. Mais le cadre était propice aux angoisses et le jour tardait à se lever; l’obscurité était totale dans ces venelles tortueuses.
Nulle lumière blafarde ne venait illuminer les ruelles et ainsi déranger les noirs desseins des uns ou des autres.
Subitement pris de folie et d’angoisse, l’homme se mit à courir. Fuir, il lui fallait fuir, ne pas réfléchir, ne plus réfléchir. Fuir, vite ! Voilà l’église Saint-Rupert, la rampe qu’il faut franchir le plus vite possible . En bas, ce sera Schwedenplatz, la lumière, la vie, le ballet des tramways, le fourmillement normal d’un matin d’automne d’une capitale qui se réveille doucement, comme engourdie par un long week-end .
Metzger s’appliquait à ne pas perdre de vue son protégé et ne put s’empêcher de sourire : celui-ci s’engageait maintenant sur le pont qui traversait le canal; puis, mû par une impulsion soudaine, il se décida à descendre sur les quais, tournant le dos à l’Urania, observatoire à l’architecture phallique, voulu par l’empereur Francois-Joseph.
« L’imbécile « , marmonna le criminel . Le moment était enfin propice . Il ne lui fallut que quelques minutes pour rejoindre l’homme à la valise, le bousculer, le voir enfin s’écrouler dans les eaux sombres du canal du Danube, où il se perdit, corps et âmes .
Seul son chapeau ridicule flottait encore . Metzger regarda quelques instants encore avec le sinistre spectacle avec intérêt puis, tout en sifflotant, remonta vers Schwedenplatz, où il attendrait le dernier métro .
Ainsi mourut, en cette douce nuit d’octobre, Hans Geiger, chef de bureau adjoint au ministère fédéral des Travaux Publics, fonctionnaire prévaricateur et corrompu qui ne profiterait jamais des quelques millions de shillings qu’il avait détournés .
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Jonas Hasek n’était pas un homme pressé . Certes, à 30 ans à peine, il était déjà commissaire au sein de la police criminelle viennoise, et, si tout se passait bien, il pouvait espérer terminer sa carrière à de plus hautes fonctions.
Mais tel n’était pas son dessein .
Son rêve avoué résidait en une nomination comme représentant de l’Autriche au siège d’Interpol . Non qu’il soit un prophète du libre-échange de la criminalité ou un fervent adorateur de la coopération inter-étatique .
Ses motivations étaient plus prosaïques . Ce n’était pas vraiment Interpol qui l’intéressait, mais Lyon, où siégeait l’organisme international.
En effet, Hasek adorait cette ville : elle possédait le conservatisme bourgeois propre à rassurer tout bon autrichien, mais restait imprégnée de cet enthousiasme gaulois, de cette « furia
francese « .... Et puis, il y avait la gastronomie . A l’idée de regoûter un jour au saucisson brioché, à la cervelle de canut ou aux quenelles de brochet, accompagnés d’un verre de Juliénas ou de Condrieu, les yeux de ce grand garçon timide s’allumaient .
Et puis, pour vivre pleinement sa vie, il lui semblait qu’il lui fallait voir le monde, découvrir d’autres mentalités, d’autres modes de vie, plus profondément en tout cas qu’à l’occasion d’un voyage d’agrément . L’illusion était cruelle ; Hasek était de ces gens qui, à vouloir être d’ailleurs, ne seraient jamais que de nulle part . Il idéalisait la France, comme nombre de ses compatriotes avant lui, comme Stéfan Zweig qui voyait en la France une apothéose des libertés individuelles, un doux paradis .
Jonas, aurait bien plus tard, l’occasion de confronter ses douces illusions et la réalité lyonnaise
Pour l’heure, comme chaque matin, il se rendait à son bureau, sur le Ring. Méthodiquement, il suivait un des trois itinéraires différents qu’il s’imposait, dans un louable souci de variété organisée . Il avait ainsi quitté le métro en face du Musée d’Histoire Naturelle, avait longé le jardin du Volksgarten, le Théâtre avant de rejoindre le noeud de métro de Schottentor.
Il ne lui restait alors qu’à descendre le boulevard jusqu’au siège de la Police Criminelle Viennoise . Fidèle à ses habitudes, il salua d’un signe discret le planton à l’entrée, prit son gobelet d’eau colorée que d’aucuns s’obstinaient à nommer « café », puis lentement, afin de ne pas renverser le précieux breuvage, il rejoignit son bureau . Il y fut accueilli par la mine réjouie de son collègue, et néanmoins rival, qui lui apprit, entre autres nouvelles, qu’une mort suspecte par noyade avait été à déplorer la veille au soir, d’une part, d’autre part, que le Commissaire principal Werner Ludwig l’attendait de pied ferme .
« Vous m’avait fait mander, Monsieur le Principal » Jonas s’exprimait volontiers avec componction et emphase .
« Oui . Jonas, c’est au sujet de ce noyé .
- Que s’est-il exactement passé ? Où en est-on ? » l’interrompit le bouillant commissaire
« - Jonas, laissez-moi finir .....
Donc, ce matin, de bonne heure, on a retrouvé le corps de Hans Geiger, fonctionnaire au Ministère des travaux Publics . Une équipe est déjà présente sur les lieux .
- Et vous souhaiteriez que je m’occupe de l’affaire, ou plutôt du crime; car c’est un crime, évidemment ....
- Nous n’en sommes pas encore là, Jonas . De toute façon, vous ne serez pas chargé d’enquêter sur l’affaire, qui me parait bien être un suicide ....
- Encore faut-il une bonne raison ...
- J’y arrive . En fait, je vais vous confier une autre mission . Il semble que Geiger manipulait des sommes importantes, il avait entre autres compétences, l’attribution de marchés, et, pour tout vous dire, tout ceci ne me semble pas clair .... D’autant qu’on l’a retrouvé, les doigts enserrant une valise remplie de quelques dizaines de milliers de Schillings .Pour parler franchement, je ne serais pas étonné qu’on se trouve en face d’une affaire de corruption ou de détournement de fonds . Bien entendu, cela ne doit pas s’ébruiter; c’est pourquoi j’ai fait appel à vous, à votre discrétion .....
- C’est tout ?
- Oui . Vous ne trouvez pas ça suffisant ?
- Si . Mais .....
- Merci, Jonas. »
L’entretien était terminé,. En un instant les sorts de Jonas et de Metzger étaient scellés .
Le premier devrait se contenter de mener une enquête de routine, bien loin des exploits de ses héros : Sherlock Holmes, Burma ou le Commissaire Maigret .
Quant à Metzger, il apprendrait demain, par les journaux, que ce premier crime était déjà confisqué, et rabaissé au rang d’un simple fait divers .