Vienne la Rouge, épisode 8
10. Hietzing
Comme tous les vrais amoureux de Vienne, Metzger n’aimait guère Schönbrunn. Il n’en appréciait ni les couleurs; jaune pisseux et vert sale; ni l’architecture, bien loin d’égaler l’exubérance du palais du Belvédère ou la majesté grandiose de Versailles, pourtant inspiratrice de la résidence d’été des Habsbourg.
Par contre, il se promenait toujours avec plaisir dans l’immense parc. En hiver, quand la « masse inculte des touristes » ( c’est ainsi qu’il surnommait les visiteurs venus se recueillir sur une Sissi qui ressemblait à Romy Schneider, un Francois-Joseph au physique de jeune premier, le tout noyé sous des valses de Strauss, jusqu’à l’indigestion) effectuait ailleurs un autre pèlerinage à la recherche d’une Autriche de pacotille, il s’appropriait le parc déserté.
Il montait jusqu’à la Gloriette admirer la ville, admirer Sa ville, il rejoignait la fausse ruine romaine, il découvrait parfois un pigeonnier dissimulé, un kiosque oublié.
Puis, il retraversait le parc et quittait l’enceinte du château par la porte principale..
Ce matin de l’Avent, ses motivations n’étaient plus tout à fait les mêmes. Il n’arpentait plus les jardins pour en savourer les trésors, mais pour y rechercher sa prochaine victime.
Après avoir cessé quelques semaines ses sanglantes occupations pour des raisons inconnues de tous, y compris de lui-même, il s’était en effet décidé à reprendre sa grande oeuvre: l’Assassinat Hebdomadaire.
Il avait également décidé de négliger les Xème et XIIème arrondissements. Il travaillait chacun de ses crimes en artisan, il essayait de marier au mieux les lieux, les armes et les victimes. Ainsi, chacun de ses crimes lui paraissait un petit chef d’oeuvre : cette jeune femme gisant au pied d’immenses tours de béton, ce jeune toxicomane dont il avait vu le visage, le corps naître à la peur, ce pendu grandiose, ce noyé magnifique.
Ailleurs, il n’aurait pu mettre en scène de tels spectacles; aussi avait-il préféré ignorer des quartiers.
Ici, au moins, il était en terre de connaissance.
L’arrivée bruyante d’un car touristes, tout droit venu du pays du soleil levant, souleva subitement une hypothèque dans son esprit malade.
Yoshi Nipponiko ne savait pas encore qu’il allait mourir.
pour l’heure, il s’apprêtait à descendre du bus, afin d’aller visiter ce drôle de château jaune et vert. Certes, le guide avait expliqué au groupe le passé, le présent, voire le futur du palais, mais Yoshi n’écoutait plus. Il avait vu tant de choses si différentes en un mois : Paris, les Châteaux de la Loire, Chambord, Azay et Mondoubleau; Rome, Florence, le Tyrol, et maintenant Vienne; qu’il ne savait plus vraiment où il en était.
Aussi, quand le guide leur donna le choix entre visiter le Palais ou disposer d’une heure et demie pour découvrir le parc, le jeune Japonais n’hésita pas.
Il laissa le reste du groupe pénétrer dans le château et commença à parcourir le parc.
Il ne se pressait pas, admirait les statues qui évoquaient une autre mythologie, une autre cosmogonie, une autre religion que la sienne. En fait, il était très heureux de découvrir cette civilisation européenne qui lui semblait si exotique, si éloignée de la civilisation japonaise.
Il découvrait maintenant les jardins à la française, les immenses fontaines rondes, la Gloriette, fin ruban de pierre qui surplombait le jardin.
Il commença l’ascension de la butte.
Metzger, pendant ce temps, ne le quittait pas des yeux. Ce petit homme qui s’était éloigné de son groupe, c’était plutôt de bon augure. Le japonais s’était assis en face du bassin gelé, devant la Gloriette. Il regardait le spectacle: des enfants jouaient avec les rares oiseaux qui n’avaient pas fui l’hiver, un sentencieux professeur expliquait à des élèves distraits les bienfaits du joséphisme, des amoureux s’embrassaient, indifférents aux autres et au monde.
Metzger surveillait toujours sa future victime : allons, il allait falloir briser ce court instant de bonheur, si il n’agissait pas rapidement, il n’aurait plus la force.
Enfin, après quelques longues minutes, Yoshi Nipponiko descendit du promontoire. Il négligea le Tiergarten, le célèbre jardin zoologique, puis se dirigea vers la Porte de Hietzing.
Il allait franchir le mur d’enceinte quand son regard fut attiré par l’immense serre de la Palmeraie.
Il se porta rapidement à hauteur du Japonais. Dans un sabir d’anglais et d’allemand, accompagné de nombreux gestes et regards, le condamné et sa victime se comprirent : Metzger montrerait à Yoshi les trésors les plus remarquables de la serre, perles rares et pépites de la luxuriance.
Il promena ainsi sa future victime parmi les orchidées et les forsythias, les arecs et les azalées, à travers les parfums du musc, du jasmin et de la terre mouillée.
Puis, il lui montra une porte dissimulée, qui menait à une échelle.
« Ce n’est pas interdit ? »s’enquit le Japonais.
« Non, c’est autorisé, du moins, je crois. »
L’échelle menait à une galerie qui courait le long de la serre. A vrai dire, c’était plus une corniche qu’autre chose, et aucune balustrade ne protégeait des chutes. Metzger avait justement choisi l’endroit pour cela.
Il entoura de ses épaules le jeune touriste, en feignant de le protéger, détourna son attention en lui montrant une fleur qui naissait, chatoyante et éphémère; et, d’une légère poussée, presque imperceptible, précipita Yoshi Nipponiko dans le vide.
Après avoir jeté un bref coup d’oeil pour vérifier que personne ne l’avait vu, il descendit lentement de son perchoir.
Tranquillement, satisfait du devoir accompli, il sortit de la serre. Un léger picotement de ses narines laissait présager d’un bon rhume, certainement du aux variations de température - froid glacial au dehors, touffeur tropicale à l’intérieur.
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« Ainsi, il avait encore frappé » se dit Jonas. Les semaines s’étaient écoulées, les journaux avaient peu à peu négligé les exploits du criminel aléatoire pour se focaliser sur les festivités d’avant Noël, sur les mondanités et les frivolités .
Jonas, lui, n’oubliait pas.
Après Simmering, il avait certes repris, comme si de rien n’était, ses activités paperassières et bureaucratiques, ses querelles latentes avec son collègue, ses conversations imprégnées de connivence respectueuse avec Werner .
En son âme et conscience, il restait pourtant persuadé que le psychopathe sévirait encore.
Jonas pensait parfois aux victimes, à leur famille. Il savait qu’à Gloggnitz, une vieille mère pleurait son fils Kurt, victime de la drogue et de la folie d’un homme, qu’aux Etats-Unis,
Mrs Waterpool se lamentait sur une pension alimentaire perdue. Il avait aussi appris qu’Eva, la jeune maîtresse du fonctionnaire Geiger, qui avait volé pour elle, s’était vite consolée dans les bras d’un créateur de mode à la mode. La chair est triste, hélas ....
Quant aux autres... En Russie, en France, en Suisse ou au Japon, on devait les pleurer.
Du moins, Jonas l’espérait.
Seul Renzo Catalani faisait exception à la règle ..... Jonas déjeunait parfois avec lui, essayait de le distraire, de le sortir du puits sans fonds où la douleur l’avait précipité. Ils devenaient amis.
C’était aussi pour lui, pour tous les autres, ceux qui restaient, que Jonas ne voulait pas abandonner;
Il le leur devait.
Cette fois-ci, pourtant, il avait un espoir. Au retour de son habituel pèlerinage sur les lieux du crime, le commissaire avait découvert, dans son courrier, une courte lettre.
« Après une brève, mais fructueuse visite chez les Habsbourg, rendez-vous chez Rodolphe.
A bientôt, commissaire Jonas, et bonne chance »
Ainsi, Hasek savait: le criminel le connaissait, et savait qu’il était chargé de l’enquête.
Il devrait donc circonscrire ses recherches aux quelques personnes qu’il avait rencontrées au cours de ses investigations.
Maintenant, il le sentait, le dénouement était proche.
Kaisermühlen Blues.
La place du Mexique était vide. Dès le printemps, les tilleuls et les bancs de pierre étaient envahis par les joueurs d’échecs ou de dominos, et par les odeurs douces-amères des pâtisseries orientales.
L’hiver les avait éloignés. De même, les vitrines abondantes de trésors divers et bon marchés: autoradios, parfums et chaussures n’attiraient la curiosité d’aucun chaland.
Longtemps, l’endroit avait eu mauvaise réputation. on parlait de recels, de trafics en tous genres. Paradoxalement, ces soupçons avaient favorisé la renommée de la place. Aucun film ou roman se déroulant à Vienne n’oubliait d’y faire référence, comme lieu d’agression privilégié du héros, terrain d’échange pour espions ou cachette de criminel.
Jonas était bien placé pour savoir que tout ceci n’était que littérature, et qu’il y avait d’ailleurs beaucoup plus d’actes délictueux commis au Centre ville que dans une de ces périphéries semi-désertiques.
Les quartiers situés en bordure du Danube ne s’animaient en effet que les quelques mois de beau temps que la ville connaissait.
Les jours de grande chaleur, le Pont de l’Empire, mince bande de béton; si mince qu’il s’était déjà effondré à une ou deux reprises, plongeant véhicules et piétons dans l’eau froide et la stupéfaction; était envahi de cyclistes, d’adeptes du jogging ou des rollerskates, de jeunes demoiselles aux tenues minimalistes qui venaient pratiquer leur sport favori ou le naturisme sur les berges des îles artificielles.
Au delà de cette réserve naturelle du sport, de la forme et de l’érotisme, s’étendait le nouveau quartier d’affaires, avec les trois tours de l’ONU en forme de Y, délire futuriste d’un architecte des Trente Glorieuses.
Plus à l’est, c’était le désert: quelques grands ensembles, hérités de l’âge d’or de la social-démocratie viennoise, quelques canaux et marais qui évoquaient plus la Hollande que la Vienne impériale, des champs à perte de vue, enfin, parfois brisés dans leur expansion par la construction d’une ou deux maisonnettes, le percement d’une inutile ligne de métro, ou l’édification d’un monument à la gloire des victimes de Napoléon. Jadis, les champs de bataille d’Aspern ou de Lobau se situaient ici.
C’était là le dernier Far-West de la ville et, malgré tout, elle progressait.
Insidieusement. Irrémédiablement.
« A quoi ressemblera cet endroit lorsque je reviendrai ? » Jonas se préparait déjà à un départ pour Lyon qui s’avérait de plus en plus probable. Le commissaire n’y voyait plus guère d’obstacles, il était en effet intimement persuadé d’avoir identifié et le lieu du prochain crime, et l’identité du psychopathe.
Le message reçu par Hasek après Schönbrunn était en effet des plus simples à élucider, et Jonas ne doutait pas que le piège grossier qu’il contenait n’avait pas vraiment été élaboré pour l’induire en erreur.
Comment pourrait-on croire, en effet, que le prochain meurtre aurait lieu à Mayerling ?
Mayerling, où Rodolphe de Habsbourg et sa maîtresse Maria Vetsera avaient été trouvés morts dans un pavillon de chasse ?
Certes, on pouvait déceler une allusion à cette affaire « criminelle » jamais réellement élucidée, encore que pour Jonas, pourtant romantique et peu matérialiste, le suicide ne fasse aucun doute.
Certes, il y aurait eu une certaine cohérence à passer de Schönbrunn, avers et revers de la dynastie habsbourgeoise.
Certes.
Mais le criminel n’avait jamais quitté Vienne intra muros, il respectait même une chronologie ou une logique qui lui était propre. Le prochain meurtre aurait donc lieu dans Vienne, et cela avait été un jeu d’enfant à Jonas que d’en découvrir le lieu.
De même, en adressant son message directement au Commissaire, le meurtrier s’était trahi.
Après un rapide tour d’horizon des suspects et témoins qu’il avait rencontrés, Jonas eut tôt fait de se forger une opinion.
Ou plutôt non .... Le doute l’avait quand même envahi, après une vérification qu’il s’était cru obligé d’effectuer. Le résultat en avait été surprenant, mais, après tout, ne remettait pratiquement pas en cause l’avis du commissaire.
Le lieu, l’auteur; restait à déterminer le moment, pour compléter la règle des trois unités du théâtre criminel.
Là, il fallait attendre, mais Jonas avait la chance de disposer d’un véritable poste d’observation et de surveillance, à proximité immédiate de l’endroit supposé.
C’en était presque trop facile.