Vienne la Rouge, épisode 6
7. Mariahilf
« Voyons, Voyons .... » Metzger s’interrogeait. qui serait sa prochaine victime ?
La choisirait-il parmi les quelques touristes admirant les façades de maison dessinées par
Otto Wagner, majolique et mosaïque, sur la Linke Wienzeile ?
Ou, parmi les disciples de Socrate et de Sappho, clientèle attitrée de la Schwulenhaus, lieu de rencontre du Tout-Vienne homosexuel ? Metzger avait failli une fois pénétrer dans leur refuge, attiré qu’il était par son aspect intime et « gemütlich »; il s’était empressé de
rebrousser chemin, une fois la méprise constatée. Non qu’il soit homophobe, mais s’effrayait toujours de la concentration communautaire, de la solidarité et de la puissance du groupe face à un individu isolé. Aussi décida-t-il de rejoindre la Mariahilferstrasse, la rue commerçante de Vienne. C’était là le triomphe de Sa Majesté Consommation: grands magasins, friperies et friteries, vitrines luxueuses ou vieillottes, magasin de vêtements tous les dix mètres, quelques cinémas, une boutique spécialisée dans la vente de préservatifs, condoms et capotes, et au milieu de tout cela: la Foule.
L’artère était pourtant moins surpeuplée depuis qu’une loi avait autorisé l’ouverture des magasins tous les samedis après-midi, au lieu d’un seul auparavant. Le premier samedi du mois, la rue était alors noire de monde, les vendeurs surmenés et les porte-monnaie asséchés, du moins jusqu’au mois suivant.
Esterhazygasse, Metzger passa devant le chaînon manquant : le dernier blockhaus qui manquait à sa collection. Celui-ci avait la particularité d’avoir été transformé en musée océanographique : puisqu’on ne pouvait le détruire, autant l’utiliser à des fins plus pacifiques.
Mais c’est tout prés du Musée du tabac que Metzger choisit l’homme qui serait la victime de Mariahilf.
L’élu se nommait John Waterpool. Ancien docker, il avait été repéré sur les quais de L a Nouvelle Orléans par un producteur un peu futé. Waterpool, après avoir joué les utilités, obtint son premier grand rôle dans une surproduction sensée relater la vie de Napoléon, mais, vue d’Hollywood, Austerlitz évoquait plus un épisode méconnu de la guerre du Vietnam qu’une bataille du XIXème siècle. Et puis, les américains, n’étant pas partie prenante, avaient eu des difficultés à déterminer qui étaient les bons, qui étaient les méchants . Waterpool s’était pourtant remis de cet échec, il avait ensuite joué Rodolphe de « La Bohème » dans une version rock de l’opéra de Puccini, il avait même frôlé l’Oscar.
Puis le temps passant, les modes avaient évolué, on utilisa alors de moins en moins les talents de l’acteur, puis, un jour, on ne fit plus du tout appel à lui. Son agent, son épouse, ses maîtresses, ses amis le quittèrent, l’oubliérent. Waterpool décida donc de s’exiler.
Pourquoi avait-il choisi Vienne ? Peut-être en l’honneur de la diaspora austro-hongroise: Wilder, Lubitsch, Curtiz ou Lorre, qui s’était illustrée à Hollywood ?
En Autriche, après avoir renoué quelque temps avec son métier d’acteur, il cessa brusquement toute activité cinématographique pour ouvrir une brocante dans le VIème arrondissement.
Dans ce royaume du kitsch, dédié au cinéma, il vendait des affiches, des portraits dédicacés des acteurs Hans Moser ou Josef Meinrad, des icônes de James Dean ou de Marilyn, et buvait quand personne ne venait le déranger pour un éventuel achat.
Après avoir longuement hésité, l’Américain emprunta la Théobaldgasse; à cette heure de la journée, les jeunes noctambules viennois ne hantaient pas encore les abords de la célèbre discothèque qui se trouvait là; puis, après avoir rejoint la Gumpendorferstrasse, s’avançait maintenant Léhargasse. Metzger le suivait, il n’était absolument pas inquiet, il ne savait pas encore où et comment il allait tuer, mais il faisait confiance à son imagination. Il aurait d’ailleurs eu tort de s’inquiéter, car Waterpool pénétrait dans le Semperdepot, le lieu idéal pour un meurtre.
Le Semperdepot était un étrange bâtiment circulaire, des galeries couraient le long de ses murs. Auparavant utilisé comme réserve à costumes du Burgthéâter, il était maintenant désaffecté et ne sortait de sa léthargie que pour abriter des expositions temporaires .
Mais, trêve d’explications, laissons faire notre homme. Metzger s’approcha lentement de sa victime, lui tapota sur l’épaule pour attirer son attention et d’un violent direct du droit, l’envoya quelque temps au pays des songes. Puis, avisant un câble qui traînait là, il entreprit d’en faire un noeud coulant qu’il passa autour du cou de l’acteur déchu. Le plus dur restait encore à faire, il lui fallait encore accrocher la corde à une balustrade d’une galerie, mettre debout l’homme et provoquer la pendaison. Enfin, ce fut fait. Metzger, depuis un bref passage chez les scouts, était en effet rompu aux différentes techniques de noeuds.
Avant de quitter le théâtre du crime, il se retourna une dernière fois: cet homme hagard qui se balançait au bout d’une corde, dans ce lieu désolé: quel spectacle ! En connaisseur, il apprécia son oeuvre.
Puis, la fatigue d’une journée bien remplie se faisant sentir, il se décida à rentrer chez lui.
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Lundi
Une nouvelle semaine commençait, et Jonas s’engageait dans le passage souterrain de Schottentor, terminus de nombreuses lignes de tramway. On se serait cru transporté à l’intérieur d’une fourmilière : on courait, on criait, on se bousculait pour tenter d’attraper son tram; le crieur de journaux essayait, au milieu de ce magma d’indifférence, d’alerter l’opinion sur ses malheurs de sans-logis, condamné à vendre une feuille de chou pour subvenir à ses besoins. Ailleurs, des collègues en charité sensibilisaient les badauds aux ravages de la guerre en Bosnie, à la neutralité menacée de l’Autriche ou à la protection de nos amies les bêtes. C’est d’ailleurs ce dernier stand qui, incontestablement, avait le plus de succès.
Plus loin encore, un immense téléviseur captivait les passants en diffusant bandes-annonces et publicités.
Dans cette ville dans la ville, rien ne manquait: librairies, pizzerias, bijouteries, pâtisseries, parfumeurs ou horlogers; tous s’étaient installés là pour profiter de la manne.
Hasek acheta un journal à un « petit homme jaune »: indien, tamoul, bengali, il avait émigré ici, attiré par l’opulence autrichienne, et gagnait sa vie en vendant un de ces journaux populaires qui tiraient à des millions d’exemplaires, et, qui, non contents d’exploiter ses vendeurs, avaient encore l’outrecuidance de les utiliser dans des publicités cinématographiques.
Ce damné criminel avait donc encore sévi ce week-end. Maintenant, il n’avait plus aucun doute: les sept crimes avaient tous le même auteur; Fiévreusement, le commissaire feuilleta le journal à la recherche de l’article. Nulle part, il n’y était fait mention de valise ou de mallette. Il lui fallait donc aussi abandonner cette thèse du porteur de valises. Certes, celle-ci était bien un peu ridicule, mais avait au moins le mérite d’exister. Jonas atteignait maintenant son lieu de travail. Sans un regard pour le planton et la machine à café, il se dirigeait vers son bureau, se préparant à subir les foudres du Commissaire Principal.
« Bonjour, Werner. » Jonas hésitait à avouer son impuissance dans cette affaire.
« Werner, j’ai lu les journaux, je veux dire: j’ai appris pour ce week-end. Le meurtre, enfin, les meurtres ... Bref, je nage.
- Jonas, ne vous mettez pas dans des états pareils !! Je sais que vous faites ce que vous pouvez mais moi, j’ai une hiérarchie sur le dos, et l’opinion publique ne comprendrais pas....
Je suis désolé, je suis obligé de vous décharger de l’enquête..... Mais, vous pouvez profiter de ce petit congé pour, en toute illégalité, continuer votre petite enquête sur cette affaire.
Au revoir, et bonne chance !
- Merci. »
« Maintenant, à nous deux, Monsieur l’assassin. » Il avait beau fanfaronner, Jonas Hasek ignorait toujours comment mener cette enquête. D’abord retourner sur les lieux du crime : il n’était pas persuadé que cela éclaircirait soudainement la situation, mais, au moins, cette promenade matinale le calmerait de son état d’excitation.
Le problème était de savoir comment le criminel choisissait ses victimes; il fallait découvrir son raisonnement pour espérer pouvoir le mettre en échec. Si l’assassin se fiait au hasard, la tâche serait plus rude, presque insurmontable. Rien n’unissait apparemment les victimes: nationalités, professions, sexes, milieux sociaux.... Pas de jaloux, semblait dire le criminel.
Il lui faudrait donc passer encore une fois sous les fourches caudines de Benjamin Holszak, et consacrer quelques unes de ses matinées à des recherches. Il y avait une chance sur un million que cela aboutisse, mais il fallait la tenter.
« Qu’en penserait Alicia ? » soupira-t-il . Tout à coup, il brûlait du désir d’entendre sa voix, son rire, son accent un peu traînant du Dauphiné. La belle était en ce moment en France, afin de terminer ses études d’interprétariat.
Encore quelques mois, puis ce serait la délivrance: la vie à deux, les heurs et malheurs du couple.
Habitués qu’ils étaient à ne se voir qu’entre deux trains, entre deux adieux, ils craignaient bien un peu la routine du quotidien, mais ils se connaissaient assez pour courir le risque.
Ce soir, se promit Jonas, il écouterait « Cosi Fan Tutte » ou la « Sérénade pour Instruments à Vent » de Wolfgang Amadeus Mozart, puis il l’appellerait, ils se parleraient, se promettraient la lune, se taquineraient, enfin, il lui demanderait conseil.
Alors, elle l’écouterait, lui dirait quelque serment magique, quelque parole réconfortant, elle était douée pour les confidences et les consolations.
Oui, ce soir, il l’appellerait. Mais pas avant, il risquerait de briser le charme...
« A nous deux » reprit-il. Il ne savait pas encore comment, mais, maintenant, il était sûr qu’il aurait la peau de l’autre ordure.
Pause Café .
Les vitres du café étaient recouvertes de buée. Quelques vieux messieurs étaient plongés avec délectation dans la chronique musicale d’un quotidien, une famille de touristes italiens essayait de déchiffrer le menu, plus loin, deux étudiants débattaient avec passion des résultats des récentes élections universitaires.
Une serveuse avait apporté la tasse de café commandée, assortie du traditionnel verre d’eau, et Jonas dégustait à petites gorgées le précieux liquide. Son regard semblait se figer sur la pièce, les gravures accrochées aux murs, les journaux enroulés autour du cylindre de bois, les banquettes de moleskine, tout ce qui symbolisait le café viennois, qui donnait à ses habitués l’illusion d’un autre « chez-soi », bref, ce qu’ici, on qualifiait de « gemütlich ».
Jonas réfléchissait : comment pouvait-on traduire cela en français ?
Chaleureux ? Confortable ? Intime? Aucun de ces termes ne parvenait à recréer le sens, l’atmosphère de l’expression allemande. Le bien-être ressenti ici naissait d’une alchimie délicate et précise: du bois des lambris, des lourdes tentures qui dissimulaient le spectacle de la rue, de ce sentiment d’être hors du temps, des heures qui paressaient; langoureuses et oisives, de cette permanence du passé.
C’est justement cette impression qui incitait Jonas à partir, à quitter Vienne. Ici, il avait peur de s’engourdir, de succomber à l’atmosphère, envoûtante et soporifique, de la ville. Il voulait échapper aux temps forts habituels; bal, carnaval et festival; qui ponctuaient, depuis des temps immémoriaux, le rythme annuel de la Vienne mondaine et intellectuelle.
L’autre cliché qui évoquait l’Autriche ne l’enthousiasmait d’ailleurs pas beaucoup plus : les demis de bière, les montagnardes aux joues fraîches et au corsage entrouvert, les flonflons de la musique folklorique, même rebaptisée « Volksmusik » et interprétée par des blondinets quinquagénaires, lui paraissaient également étrangers.
C’est essentiellement ce sentiment de déjà-vu, cet ennui précoce qui avaient fait naître sa passion pour une France qu’il percevait toujours en mouvement, fourmillante et bouillonnante, épidermique même parfois, et qu’il opposait au conservatisme et au conformisme de son pays natal. Il n’ignorait pourtant pas que le pays de ces rêves souffrait de mille maux inconnus ici: le chômage et la désespérance, l’exclusion, parfois métamorphosée en fracture sociale, la grande misère des banlieues et la montée d’une extrême-droite puissante.
Il savait tout cela mais il ressentait un tel besoin d’engagement, un tel désir d’indignation qu’il était prêt à tout. D’ailleurs, en Autriche aussi, l’idéologie de la haine et de la xénophobie progressait, et le suspect arrêté la veille dans l’affaire des meurtres en série semblait déjà contaminé par le virus.
A bien y réfléchir, en effet, il existait un dénominateur commun à toutes les victimes du tueur en série : étrangères, corrompues ou déclassées, toutes renvoyaient aux modèles honnis par les fascistes.
Certes, on avait bien découvert, dans sa chambre, des articles relatant l’enquête et les meurtres, ainsi que quelques insignes du Troisième Reich; il avait certes paru hésitant, se recoupant et se contredisant à de nombreuses reprises. Après Catalani, le jeune viennois constituait désormais un autre suspect de choix. Deux points tourmentaient pourtant l’enquêteur scrupuleux qu’était Jonas : aucune arme n’avait été en effet trouvée chez lui, ni d’ailleurs à proximité. Surtout, il ne se représentait pas Wurmser comme un criminel, tout au plus comme un jeune homme influençable et inconséquent, au raisonnement imprégné de littérature satanique et au nietzchéisme mal compris.
Il espérait pourtant sincèrement se tromper, et enfin voir cesser ce macabre jeu de piste à travers les arrondissements viennois.
Neubau / Josefstadt
Le VIIème arrondissement recelait de trésors gastronomiques et artistiques. Simples estaminets, auberges réputées ou bistrots enfumés s’offraient aux flâneurs curieux. Mais, si le quartier sortait de son apparente torpeur, une à deux fois dans l’année; l’été, bien sûr, mais aussi à l’occasion des marchés de Noël ou de Pâques; ses amoureux préféraient l’arpenter à la morte saison. Alors, les ruelles pavées du Spittelberg, les « Lokale »enfiévrées, royaume de la blonde et du stout, de la pinte et de la pression, les maisonnettes baroques, les cours dissimulées et les jardins intérieurs apaisés se révélaient aux curieux, un peu comme une maîtresse pudique se déshabille dans un boudoir, à l’attention de ses seuls amants.
Oui, il fallait y flâner, il fallait l’aimer pour en apprécier les trésors et les sortilèges.
Neubau, comme son voisin Josefstadt, avait d’ailleurs toujours connu cette alternance de mode et de désintérêt. Quartier encore périphérique au XVIIIème siècle, il accueillait alors la classe moyenne naissante, petits fonctionnaires de la Cour, lingères, valets et domestiques des grandes familles; et était réputé pour la fraîche hospitalité de ses tavernes et de ses habitantes.
N’est-ce pas d’une demeure de ces faubourgs que l’on vit un jour s’enfuir l’empereur
Joseph II, venu abriter là quelque amour ancillaire ?
Puis, avec l’industrialisation et l’intégration à la ville, le quartier avait perdu un peu de son charme canaille et s’était endormi.
Ce n’est qu’au cours des années 1980 qu’il était sorti de son hibernation, sous l’impulsion d’une certaine bohème intellectuelle et artistique et des milieux alternatifs, « Verts »en tête.
Depuis, il était devenu de bon ton d’y habiter, ou, du moins, de fréquenter les cafés du Spittelberg.
Encore imprégné de l’ambiance du film, il se mit à siffloter le thème principal de « L’Auberge du Cheval Blanc », symbole suranné d’une Autriche de carte postale. Puis, il commença à remonter la Burggasse.
Dans la lumière blanchâtre, l’église Saint-Ulrich et la petite place attenante semblaient sortir d’un Moyen Age troublé ou d’une Renaissance sanglante. Metzger n’avait pourtant commis aucun meurtre. Non qu’il manquât d’idées ( cette place aurait du être le prochain théâtre du crime), ni même de victimes ( il avait normalement planifié le décès de Karl Kühne, propriétaire immobilier), mais la raison lui commandait de s’abstenir.
Tout d’abord, l’arrestation et les soupçons portés sur le jeune extrémiste l’incitaient à stopper quelques temps ses actes. La tension baisserait quelque temps, il fallait laisser à la population le temps de reprendre son souffle, la rassurer avant de frapper à nouveau, les meurtres créant d’autant plus d’émotions qu’ils semblaient s’être arrêtés.
De plus, le choix de Kühne comme victime pouvait ne pas s’avérer judicieux, il s’agissait en effet du propriétaire de l’appartement de Metzger, et une querelle sordide les avait opposés il y a peu, aussi ne voulait-il pas prendre le risque qu’un rapprochement s’opère, dévoilant ainsi sa véritable identité.
Dommage ! Il avait auparavant réfléchi à une mise en scène que, dans son délire mégalomane, il n’hésitait pas à qualifier de génial. Metzger voulait en fait saluer la mémoire du presque homonyme de son propriétaire, le duc de Bourgogne Charles le Téméraire, mort en 1477 devant Nancy qu’il assiégeait. Tout était prévu: l’arme, une authentique rapière dénichée chez un antiquaire, les morsures ( Metzger aurait alors utilisé le pitbull d’un de ses amis, organisateur de combats clandestins dans les sous-sols malfamés du XVIème arrondissement).
Il espérait ainsi reconstituer l’ambiance médiévale d’une nuit d’hiver, grâce au baroque mystérieux de l’église, au silence et à la solitude de la place.
C’est alors que les douze coups sonnèrent.
Minuit. L’heure du crime, dit-on. Les derniers tramways se dépêchaient de ramener à bon port leur cargaison de nuiteux, de travailleurs ensommeillés, de dilettantes paumés ou d’alcooliques égarés.
Place Urban-Loritz, la laverie était encore éclairée, petite bulle de vie et de solitude au milieu de la nuit.
Là-bas, sur le boulevard, les prostituées arpentaient le trottoir, improbables pythies d’une nuit de novembre.
Metzger, criminel aléatoire, rentrait chez lui.