Vienne la Rouge, épisode 3
3. Landstrasse
La jeune femme gisait, indifférente au froid et à l’humidité. Son corsage entrouvert laissait apparaître une chaînette et un médaillon représentant la Sainte-Vierge ...
Son jean était maculé de boue séchée et d’herbe, ses yeux fixes semblaient scruter un invisible point du ciel; l’immense tour de béton veillait sur la jeune femme comme pour l’empêcher de revenir dans le monde des vivants . Autour du cou, en effet, un foulard de soie était serré, une même main ayant étranglé sourire et regard.
Metzger n’avait eu aucun mal, cette fois-ci, à repérer sa victime. Dès sa sortie du café Hrvatska, où elle était serveuse, il savait qu’elle serait la troisième . Il n’avait guère eu de problèmes, non plus, à trouver l’arme du crime: la blonde portait autour du cou un charmant petit foulard qui ferait sans nul doute l’affaire .
C’est finalement dans le petit square de la place Danneberg, au pied d’un des blockhaus, le même que ceux d’Augarten, que le psychopathe remplit sa mission .
Metzger aimait ce quartier. Pourtant, sous la pluie et le brouillard, il était plutôt sinistre : pas ou peu de demeure baroque ou bourgeoise, mais des immeubles miteux qui avaient du être coquets, un siècle auparavant; des squares pauvres, des églises en brique et des âmes en peine; des rues tristes et vides; où le brouillard faisait comme un manteau neigeux . Dans le blanc lumineux des lampadaires, l’ennui y devenait visible, à couper au couteau
La tristesse, comme jadis l’Orient, commençaient dans Landstrasse .
Certes, le quartier pouvait s’enorgueillir de curiosités insolites : l’église russe, l’Arsenal transformé en centre sportif avec courts de tennis, le marché de la place Saint-Roch, et, bien sûr, les célèbres maisons d’ Hundertwasser . Cet artiste avait conçu deux maisons multicolores, aux matériaux divers et à l’architecture surprenante . L’une servait de musée à la propre gloire de son créateur, l’autre était un immeuble d’habitation, au grand dam de ses habitants .
Aimeriez-vous vivre, en effet, dans une demeure visitée par des centaines de touristes curieux, l’appareil photo en bandoulière et la discrétion en berne ?
Certes. Cependant, le IIIème arrondissement de la capitale demeurait un des plus sinistres, et
c’est certainement cette atmosphère lugubre qui incitait le criminel aléatoire à la méditation .
Alors, il lui arrivait de penser à ses victimes .
Ce qui l’amusait le plus, c’est que, jusqu’au bout, elles lui demeuraient étrangères .
D’ailleurs, à les connaître, il aurait pu trouver une bonne raison pour renoncer à ces crimes: une vieille mère, un amoureux éploré, des enfants en bas âge .
A vrai dire, il ne savait plus vraiment comment lui était née cette vocation .
La première fois qu’il avait tué, il avait ressenti une douce ivresse, comme, lorsqu’enfant, il aimait à se griser d’un verre d’alcool ou de liqueur .
Tout avait pourtant commencé par hasard : un accident de la circulation, un coup mal porté lors de la rixe qui avait suivi, la tête de son interlocuteur qui touche le sol, le sang, la fin ....
A la peur d’être pris, avaient succédé la montée d’adrénaline, l’excitation, presque la jouissance
Depuis, il avait décidé de passer à l’échelon supérieur, de combler le morne ennui des dimanches par la pratique hebdomadaire de l’assassinat, du meurtre et de la violence.
Depuis, il avait basculé dans le monde des « serial killer « .
*************************************************
Décidément, Jonas ne chômait pas : il avait à peine fini de s’intéresser à l’affaire Kontchaieff, que, déjà, le commissariat du IIIème arrondissement le prévenait de la mort de Jutta Nîs, jeune serveuse d’origine croate retrouvée étranglée place Danneberg .
L’enquête s’annonçait plus délicate: la victime n’était ni une fonctionnaire corrompue, ni un homme d’affaires véreux lié à la mafia; c’est, du moins, ce que les premières constatations avaient établi .
Dans le petit square, seule une silhouette à la craie rappelait la présence de la jeune femme .
« Drôle de coin pour mourir ! » pensait Jonas . Ironie du sort, la belle avait certainement fui
la violence et l’horreur d’une guerre civile, espérant trouver à Vienne un havre de paix, et c’est ici qu’elle devait mourir . Elle avait échappé aux horreurs de la guerre, aux atrocités des Tchechniks serbes, mais pas à une mort atroce, un soir d’automne .....
Dans les locaux du commissariat du IIIème, on attendait le commissaire Hasek avec impatience .
Renzo Catalani, le fiancé de la victime, et unique suspect possible, s’était, en effet, recroquevillé dans un mutisme inébranlable .
« Bonjour, Commissaire . Je suis l’inspecteur Weil, du bureau du IIIème .
- Bonjour, Weil . Alors, du nouveau ?
- Hélas, commissaire .
- Appelez-moi Jonas !
- Comme il vous plaira ! Jonas, je dois vous dire que le suspect refuse de parler.
- Laissez-moi seul avec lui, je me charge de l’interroger ...
- Mais ?
- Ce n’était pas forcément une question ! «
Hasek regardait avec curiosité Catalani, l’italien synthétisait en effet tous les clichés du « latin lover », le canon de beauté virile tel qu’il était défini par les magazines féminins, et féministes. L’homme était grand, brun, d’une musculature discrète mais racée, un bel outil de séduction pensait Hasek, non sans en éprouver quelque jalousie .
Seul, le regard ne semblait pas aussi vif et brillant que sur les photos en papier glacé.
« Signor Catalani..... Signor Catalani..... »
L’italien se tourna vers le commissaire . Que de détresse, que de tendresse aussi dans le regard de l’homme. Celui-ci ne parvenait visiblement pas à assimiler la nouvelle.
Hasek ne pouvait que se taire, qu’attendre une confession, prêtre laïc au service d’une vérité, sans guère de possibilités d’absolution ni de réconfort .
Il imaginait les souffrances de l’italien touché au plus fragile: son amour . Il n’arrivait pas à imaginer sa propre réaction face à un tel coup du sort . Déjà, l’idée que l’Amour de sa vie puisse le quitter, l’abandonner, était pour lui un déchirement. Alors, effleurer la pensée de la Mort..... Autant imaginer tomber dans un précipice sans fin, se voir tomber, se voir mourir, mais ne jamais atteindre le sol, ni la délivrance, tombeau des Danaïdes de la douleur .
Hasek souffrait réellement avec l’italien, il compatissait. Dire qu’il lui fallait écouter ce spectacle, ce festin de souffrances .
« Signor Catalani, Signor Catalani . »reprit-il
« Oui, que me voulez-vous ?
- Je suis le commissaire Hasek, de la police criminelle viennoise . Pouvez-vous -je sais que cela vous est pénible, mais .....- me parler de votre amie, Mademoiselle Nîs ? «
Alors, l’italien parla . Hasek avait démêlé le fil d’Ariane de la douleur, il comprenait que la déposition de l’italien tenait autant de l’exorcisme que de la confession .
Renzo raconta comment il avait rencontré Jutta dans un petit restaurant de la Beatrixgasse, comment ils s’étaient révélés, comment enfin, ils s’étaient aimés .
Il raconta aussi leur dernière dispute, une dispute d’amoureux pour une vétille, pour un regard trop appuyé de Jutta sur un ami commun .
Maintenant, tout était fini.
Et c’était cela le pire: le fait qu’elle soit morte sans qu’ils se soient réconciliés, amour fêlé par la vie et brisé par la mort .
Inexorablement, l’homme se dévoilait, sortait de sa carapace de chagrin. Le soir du crime, il avait erré longtemps dans les rues du quartier, retrouvant les endroits qu’ils avaient fréquentés, les ciels qu’ils avaient admirés, les porches où ils s’étaient abrités. Il ne savait pas, alors, qu’il effectuait un pèlerinage sur les traces d’une morte.
Certes, il n’avait pas d’alibi; il n’avait rencontré personne, seul qu’il était dans ses ténèbres.
Pourtant, Hasek doutait de sa culpabilité éventuelle . Ce qu’il avait lu dans le regard de l’italien, ce n’était ni le remords du coupable, ni la peur du gendarme, mais la détresse et le sentiment d’injustice de la victime, fusillée dans son coeur et dans son amour .
Il lui faudrait maintenant convaincre ses collègues du bien-fondé de ses intuitions .
La police, en ces temps scientifiques, s’accommode mal des sentiments et des impressions .