En cette époque de festival de Cannes, je vous propose une courte nouvelle sur le thème du cinéma, à destination des lecteurs de "Télérama" et des "Cahiers", fin exégetes des films chinois doublés en moldo-valaque......
Mon (grand)-père, ce héros ….
Mon arrière-grand-père était une grande vedette de cinéma.
Je l’ai découvert, un peu par hasard, un jour que je cherchais quelque trésor de famille, quelque secret honteux dans une vieille malle, dissimulée dans le grenier d’une maison de famille.
Ne cherchez pas son nom dans les dictionnaires du cinéma, les encyclopédies du 7ème art.
Vous ne le trouveriez pas. De même, jamais, aucun prix ne portera son nom, aucune salle de cinéma ne lui rendra hommage.
Mon arrière-grand-père est une vedette du cinéma, certes, mais anonyme.
Rien, pourtant, dans son histoire ne laissait présager un tel destin anthume. Dans la tradition familiale, on savait seulement qu’il avait épousé une demoiselle de La Ciotat, employée à la Compagnie des Chemins de Fer, qu’il avait eu un fils (mon grand-père, donc) et qu’il était mort pendant la Grande Guerre, non pas comme un poilu tombé héroïquement en défendant Verdun, mais tout simplement d’une banale cirrhose du foie.
A vrai dire, cette révélation ne m’a pas étonné outre-mesure. Elle avait le mérite, en tous cas, d’expliquer l’atavique passion familiale pour le cinématographe.
Ainsi, mon grand-père avait-il adjoint à son bistrot de village une petite salle de projection qu’il avait pompeusement appelée « le Grand Kinopolis », et où la moitié du canton venait découvrir les actualités Gaumont et s’enthousiasmer ainsi pour les exploits de Leducq, Magne ou Bottechia au Tour de France .
Ma mère, longtemps abonnée à Cinémonde, avait, des années, caressé le rêve d’une carrière de femme fatale à la Dany Robin ou à la Simone Simon, avant de se faire l’échotière des stars de cinéma, dans son salon de coiffure de Province.
Mon frère, lui, après des expériences ratées de réalisateur maudit, s’était-il reconverti dans la critique à « L’Echo de Montbrison », hebdomadaire ligérien très lu des notaires et des pharmaciens, où il assassinait gaiement les long-métrages qui ne correspondaient pas à son esthétique du cinéma, c’est-à-dire presque tous .
Il animait également le ciné-club du lycée agricole où il était professeur et avait failli s’étrangler de rage et de jalousie, le jour où mon petit-cousin avait obtenu un prix spécial du jeune réalisateur, pour un film expérimental : un long plan-séquence muet où il filmait l’intérieur de sa chambre pendant environ 2 heures 50.
Quant à moi, à part organiser des concours de dialogues cultes avec d’autres admirateurs de Michel Audiard ou d’Henri Jeanson, ce n’était pas la passion du cinéma que le partageais avec mon aïeul .
C’était plutôt le goût du jardinage.
Il est vrai que je ne vous ai pas encore donné le titre du film qui valut à mon arrière-grand-père une éternelle mais anonyme célébrité.
C’était tout simplement « L’Arroseur arrosé « .