L'arbre va tomber

L’arbre va tomber. Pourtant, il n’a pas démérité… 

C’est que, depuis le temps qu’il trône au centre de la place, il aura été le compagnon de serments chuchotés, de deuils inavoués et de secrets d’alcôve.  

Il les a vus partir, ces soldats, la fleur au fusil, et la peur au cœur, heureux d’aller bouter l’ennemi, l’autre, l’Allemand, dans les marches de l’Est… 

Il en a vu revenir beaucoup, hélas, entourés de larmes et de noir, il en a vu rejoindre le jardin de pierre, là-bas, de l’autre côté de l’église, il a  vu les lignes s’ajouter sur l’obélisque de marbre aux faces remplies de noms, de mort et de souffrance.  

Il les a vus grandir, ces enfants de 36, il les a vus croire au grand soir et aux lendemains qui chantent, il a vu le maître d’école dispenser son savoir et la morale, entourer sa marmaille de tendresse et de respect, il a vu le maire du village, tout en écharpe et en prestance, annoncer d’une voix blanche de nouveaux départs, de nouvelles larmes, de nouvelles peurs masquées par l’héroïsme de façade de soldats de vingt ans …. 

Et puis, … 

Et puis, il a vu aussi les enfants du village, du baptême au cimetière, des mariages bercés de vivats et de grains de riz aux communions solennelles, il aura vu les deuils, les chagrins et les délivrances, les mères éplorées de perdre leur enfant et les neveux ravis de s’approprier l’héritage d’une vieille tante. 

Il aura vu les parties de boules ou de quilles, les comices agricoles et les bals de 14 juillet, il aura vu le village mourir, entourés qu’il était de vieux sur un banc contemplant leurs

petit-enfants céder aux sirènes de la ville ; il l’aura vu renaître, aussi, le jour où ces jeunes couples ont découvert leur nouveau paradis, depuis que les enfants des migrants d’hier ont retrouvé leurs racines, retapé le vieux bistrot pour en faire un cybercafé, et transformé les vieilles granges en gîte rural ….. 

Maintenant, c’est à son tour. Il n’est pas triste, pourtant, il sait que son départ permettra à son voisin, le petit châtaignier de grandir encore et de voir lui-aussi, la vie des hommes s’écouler…

Son seul regret, finalement, c’est de partir ainsi, en silence, sans fleurs ni couronnes, sans discours du maire ni même un adieu aux larmes…. 

Il espère simplement que les anciens du village penseront un peu à lui le jour où il ne sera plus… 

C’est bientôt le moment. Il se prépare à tomber. 
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