Ascenseur pour ...

Premier étage : rayon des jouets  

Ici, c’était déjà  la guerre. En ce samedi pluvieux de novembre, la course aux cadeaux de Noël venait de débuter. De jeunes dictateurs en herbe s’agglutinaient autour de figurines hideuses, d’armes automatiques de poche et de monstres de l’espace; leurs victimes futures préférant sans doute le rayon des jeux éducatifs et des loisirs créatifs.

Les « Bill Gates » de demain se consacraient, quant à eux, aux micro-ordinateurs pour enfants, avant de vite s’en détourner, déçus par la puérilité du jouet.

Des gamines, déjà maquillées et chaussées comme des adolescentes, jetaient un coup d’oeil indifférent et furtif aux poupées et peluches, avant de se pâmer devant les magazines, affichettes et opuscules dédiés aux idoles du moment, qui peuplaient leurs rêves et leurs cahiers. 

Qu’ils étaient loin, ces enfants du millénaire, de ceux que Jérémie côtoyait quand il en avait fait son métier ! 

Les petits qui s’émerveillaient du moindre joujou, bricolé avec amour ou rafistolé avec tendresse, les enfants pour qui le moindre babil des camelots évoquait le ramage des conteurs ou les légendes du pépé, s’étaient métamorphosés en consommateurs exigeants et capricieux, en rejetons du marketing et de la publicité, en roitelets des familles éclatées. 

Un soupir au fond du coeur, Jérémie remonta dans l’ascenseur. 
     
Troisième étage : boutique de charme et de femmes. 

L’ambiance était ici plus feutrée, mais non moins exempte de tension.

Ces dames essayaient. On pouvait percevoir, à travers les noires tentures des cabines, une cuisse douce et légère, un sein de satin ou des chevelures odorantes de désir et de senteurs exotiques.

Fougueuses blondes ou langoureuses brunes, à moins qu’il ne s’agisse du contraire; impulsives ingénues et timides irlandaises, s’unissaient entre soie et dentelle, pour assembler lentement le puzzle mystérieux de l’éternel féminin.

Peu d’hommes étaient présents dans cet impitoyable univers félin; quelques vendeurs efféminés déballaient et emballaient les trésors, obéissant à leurs impitoyables clientes; quelques apollons ornaient les affiches et publicités des couturiers et des parfumeurs, exaltant la séduction et le luxe sous toutes leurs formes, y compris les plus vénéneuses.

Pas de place non plus pour la laideur, la surcharge pondérale ou, pire encore, la transparence. Il fallait être vu, il fallait du clinquant, il fallait du coûteux.

Jérémie aurait bien voulu, pourtant, affronter de telles Dianes pécheresses. Par timidité, par orgueil aussi, et par crainte de se voir refusé, il n’avait jamais vraiment oser effectuer le premier pas. Il se contentait de regards insistants, de sourires peu discrets, et préférait imaginer de doux romans et des idylles d’un autre âge plutôt que de combattre la dure réalité des joutes amoureuses. 
 

Quatrième étage: couloirs d’une société informatique.

Les décideurs de demain arpentaient les couloirs moquettés et glacés de la compagnie. Autour de la fontaine et du distributeur; car ces jeunes gens, en plus d’être ambitieux, brillants et dynamiques, soignaient leur ligne et leur hygiène de vie; on discutait affaires et on refaisait le monde.

De petits marquis, frais émoulus d’une école de commerce de province, ânonnaient consciencieusement un credo en un avenir aseptisé et libéré, ou consultaient, faussement négligents, une revue spécialisée en management ou les pages saumon d’un célèbre quotidien.

Parfois, un ululement de portable troublait les débats, et l’heureux possesseur s’excusait de devoir s’absenter, mais les affaires, vous comprenez ?

A moins qu’il ne s’agisse là d’un appel d’une maîtresse énamourée; le piment de l’interdit et la fierté d’un tel standing entachaient alors de perversité ce qui n’aurait été autrement, qu’un sordide adultère.

Là, c’en était trop pour Jérémie.

Il n’aurait pas du, il le savait, affronter les désagréments du monde moderne. Lui qui écrivait encore au crayon, noircissant d’aphorismes de vieux cahiers d’écoliers, lui qui, négligeant les supermarchés et les centres commerciaux, s’approvisionnait toujours auprès de commerçants du quartier, poussant le suranné jusqu’à arpenter les travées du marché, parfois, le dimanche.

Lui qui préférait voyager par les ondes, et qui passait ses soirées à capter une station de radio inconnue ou exotique, ne pouvait désormais décemment plus descendre ainsi dans le présent et le salir de sa délicate obsolescence.

Il utilisa une dernière fois l’ascenseur, ultime concession à la modernité, pour rejoindre la petite chambre sous les combles, qu’il s’était conservé lorsqu’il avait vendu l’immeuble à une célèbre société immobilière.

Il observa une dernière fois son domicile, qu’il espérait être conservé plus tard comme petit musée du XXème siècle finissant, franchit la lucarne, et grimpa sur le toit pour saluer, comme tous les jours depuis maintenant 10 ans, Bételgeuse et Proxima, l’ourse et le sagittaire.

Alors, il s’envola.

Il n’était plus fait pour cette vie.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :